
Lauréat de l’ISCAE, Omar Elfetouaki est un ancien responsable au sein du Département de l’Energie. Il est actuellement chercheur dans le domaine de l’énergie et consultant
L’avènement d’un nouveau gouvernement issu d’élections législatives démocratiques, dans le cadre de la nouvelle Constitution, mérite que l’on s’arrête un moment sur les réalisations de notre politique énergétique et que l’on en établisse un bilan depuis la création du département de l’Energie et des Mines jusqu’à nos jours. Ce bilan nous permettra d’évaluer les efforts accomplis dans ce secteur vital en vue de mettre le doigt sur ce qui fut un échec et de souligner ce qui fut une réussite.
Depuis la création de ce département en 1979, tous les ministres qui se sont succédé à sa tête, chacun en ce qui les concerne, avaient essayé à leur manière, d’adopter une politique énergétique qui puisse garantir au pays une énergie pérenne et compétitive. Il est évident que dans un pays non producteur de pétrole, comme le Maroc qui importe 95% de ses besoins énergétiques, l’élaboration d’une politique énergétique paraît facile mais sa réalisation reste problématique et laborieuse. C’est un travail de longue haleine qui nécessite des compétences techniques et d’incommensurables capacités financières.
C’est en 1980 que les premiers jalons de la politique énergétique du pays ont été jetés. Il s’agissait grosso modo d’assurer l’approvisionnement du pays en produits énergétiques à partir du marché international, dans de bonnes conditions de prix, de qualité et de sécurité, tout en se fixant comme objectif majeur, l’obligation de réduire notre dépendance énergétique vis-à-vis de l’extérieur.
Les années 80 connaîtront la création de trois organismes publics chargés d’asseoir la première politique énergétique. On assiste au lancement de quatre projets énergétiques de grande envergure au lendemain du deuxième choc pétrolier: la recherche pétrolière, l’exploitation des schistes bitumineux seront confiées à l’Onarep, l’électronucléaire sera l’apanage du CNESTEN et le CDER sera chargé du développement des énergies renouvelables. Après l’effondrement des prix du baril de pétrole en 1985, ces projets seront soit vidés de leur véritable mission, soit carrément abandonnés.
Plus récemment, en 1995, le projet de l’introduction du gaz naturel dans la consommation nationale a été lui aussi subitement abandonné. Ce projet s’est heurté, paraît-il, au refus de l’Algérie d’augmenter le volume des quantités de gaz naturel livré à l’Europe, et transitant par le gazoduc Maghreb Europe qui traverse le nord du Maroc.
Pour relancer la recherche pétrolière quasiment suspendue en 1996, un nouveau code des hydrocarbures plus attractif fut élaboré pour intéresser davantage les sociétés étrangères. Le code sera promulgué en 2000. La recherche pétrolière sera relancée en 2002. Malheureusement, les mêmes personnes qui étaient en charge du dossier et qui n’avaient donné aucun résultat concret, continuèrent à s’occuper du secteur. Ces responsables concluaient des contrats avec des sociétés douteuses et de second rang, ce qui avait abouti à l’affaire de Talsint, qui fut soldée par un fiasco sans précédent. En 2007, le directeur général de l’Onhym fut nommé ministre de l’Energie et des Mines et cumula par la suite les deux fonctions.
Rideau de fer
Un rideau de fer s’est alors abattu sur le dossier de la recherche pétrolière. La communication est muselée et l’information se fait au compte-gouttes. Le groupe restreint chargé du dossier en fait une affaire presque personnelle et reste hermétiquement fermé aux compétences que compte le secteur. Des conventions seront signées encore une fois avec des sociétés de second ordre entre 2002 et 2011, trois forages seulement seront effectués. Ces forages se sont soldés, bien entendu, par un échec cuisant. Le volet de la politique énergétique relatif au développement des ressources nationales n’a pas abouti. Jusqu’à présent, le Maroc reste tributaire du marché international, comme il l’était il y a trente ans.
Qu’en est-il de l’autre volet de la politique énergétique que représente l’approvisionnement du marché en énergie? Les deux raffineries de pétrole que compte le Maroc actuellement arrivent à satisfaire, bon an mal an, les besoins du pays en produits pétroliers à l’exception des GPL qui sont directement importés. Le secteur des hydrocarbures, dont la privatisation a été achevée en 1997, a fait montre d’un savoir-faire et d’une compétence singuliers; dans ce sens que le Maroc n’a jamais connu de pénurie même après l’incendie qui avait détruit la majeure partie des installations de production de la raffinerie de Mohammedia en octobre 2002.
Les «énergies renouvelables», filière incertaine et coûteuse
Par contre, le secteur électrique n’arrive toujours pas à faire face à la demande en énergie électrique et à suivre l’expansion de notre activité économique et ce depuis le début des années 90, durant lesquelles on avait assisté à des délestages importants pénalisant notre tissu industriel.
Pour faire face à la demande galopante en électricité, le département de l’Energie avait lancé, en 2009, une fois de plus une autre stratégie de l’énergie basée cette fois-ci sur les énergies renouvelables et prévoie la réalisation de deux programmes solaire et éolien de 2000 MW chacun d’ici l’an 2020 pour un coût, et respectivement, de 9 milliards US dollars et de 3,5 milliards US dollars. Ces deux projets, une fois réalisés, représenteront 42% de la puissance installée et 14% de la production électrique. C’est une stratégie qui paraît séduisante pour les néophytes qui voient en elle une panacée pour le secteur électrique et partant une occasion pour réduire notre dépendance énergétique.
Mais il suffit d’avoir un peu de discernement pour se rendre rapidement compte que la filière «énergies renouvelables» est une filière incertaine, coûteuse qui représente une aventure dangereuse pour le pays et dont les prémices d’un échec commencent à poindre, car seulement huit ans nous séparent de l’échéance prévue. C’est un leurre que de croire que les pays donateurs et bailleurs de fonds pourront permettre au Maroc d’assurer son indépendance énergétique! En outre, il faut annoncer publiquement le prix de l’énergie que nous propose cette nouvelle stratégie. Au moment où le k
Wh issu des énergies fossiles toutes confondues se situe entre 0,3 et 0,5 DH / k
Wh le prix du k
Wh issu des énergies renouvelables est supérieur à 2 DH. On aura besoin à ce moment-là d’un stabilisateur de prix, autrement dit une compensation entre les prix du k
Wh issu des centrales conventionnelles et le k
Wh issu des centrales solaires, comme ce fut le cas en Europe où beaucoup de pays ont déjà commencé à revoir le système qui commence à peser lourd sur leur budget.
Ce qui serait judicieux, pour le moment, c’est d’investir dans le concret en créant des centrales conventionnelles fonctionnant au charbon et au gaz naturel en renégociant avec l’Algérie la possibilité d’avoir une bretelle reliant les zones industrielles de Kénitra, de Mohammedia et de Casablanca au gazoduc Maghreb Europe et enfin reprendre sérieusement le dossier de la recherche pétrolière et la revalorisation des schistes bitumineux avec plus de détermination que ces deux projets méritent. Le solaire doit être exploité pour l’instant, sous forme de projets pilotes pour électrifier les régions d’accès difficile et encourager l’installation des chauffe-eau solaires dans le milieu urbain pour réduire la pression sur le butane.
En conclusion, il est indéniable que devant la situation économique que traverse actuellement le Maroc, les responsables du département de l’Energie doivent faire montre de leur capacité à élaborer des projets économiquement viables, concrets et réalisables à moyens et à long terme pour relever le défi tant rêvé par le Maroc de voir, enfin, concrétisée son indépendance énergétique. On espère sincèrement que le nouveau ministre chargée du dossier énergie puisse appréhender, également, que la politique énergétique devient certes de plus en plus complexe, mais en même temps plus consciente de ses limites et surtout de son interaction avec les autres politiques de développement du Royaume.
Déficit annuel chronique
Malgré la construction de quelques centrales et l’extension des centrales existantes, la production d’électricité présente un déficit annuel chronique de 500 MW. La production d’électricité sera également touchée par la privatisation.
A partir de 2006, la production d’électricité au Maroc est en partie assurée par l’ONE à hauteur de 30% et par deux groupes privés à hauteur de 60%. Les importations à partir de l’Algérie et de l’Espagne, pour combler le déficit, constituent 6,3% des besoins de la consommation. L’évolution de la demande de l’énergie électrique s’établit actuellement entre 8 et 9%. Cette augmentation est due vraisemblablement et en partie à l’opération Perg qui fut une bonne réussite du secteur, et qui a permis l’électrification rurale à hauteur de 97% à fin 2010. Cette demande doublera d’ici l’an 2020 et triplera d’ici 2030 d’après les données officielles du département de l’Energie.
Une énergie d’appoint
L’éolien, quoique son rendement reste faible notamment à cause de l’intermittence et de l’irrégularité du vent, peut rester comme une énergie d’appoint pour le réseau national. Bien évidemment, le Maroc doit rester vigilant et ouvert à toutes les nouvelles technologies dans le domaine énergétique. Cela ne peut se faire que par la recherche scientifique pour avoir notre propre technologie et par conséquent notre véritable indépendance énergétique.