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L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

mercredi 16 mai 2012,
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Le taux de chômage réel n’est pas dans les statistiques
Entretien avec Chakib Benmoussa, président du Conseil économique et social
Après un premier échec, les jeunes sont dissuadés de se présenter sur le marché du travail
Les discussions sur la réglementation sont ouvertes

Le taux de chômage réel n’est pas dans les statistiques Entretien avec Chakib Benmoussa, président du Conseil économique et social

Chakib Benmoussa, président du Conseil économique et social: «En encourageant les pôles de compétitivité régionaux, nous pouvons avoir un autre modèle de croissance tiré par les régions»

   

Ce n’est pas une recette miracle sur l’emploi des jeunes que le Conseil économique et social propose. Cette institution, qui compte 10 mois de fonctionnement, a passé en revue toutes les mesures mises en place. Pour cela, elle s’est appuyée sur l’expertise des hommes du terrain, des chefs d’entreprise, des syndicats et des experts. Elle propose de revoir toute la gouvernance. Les régions sont appelées à jouer un rôle plus actif en privilégiant les mesures qui collent à la réalité du terrain. A côté des recommandations dont la mise en place nécessitera du temps, le CES a préconisé des dispositions à appliquer rapidement. C’est le cas par exemple de la relance de la TPE, un dispositif qui devrait être rattaché à une structure dédiée pour une meilleure efficacité. Pour Chakib Benmoussa, président du Conseil, les entreprises privées et publiques peuvent donner un coup de pouce aux jeunes porteurs de projets.

- L’Economiste: Les mesures préconisées par le Conseil économique et social n’ont rien de révolutionnaire. Où se trouve la rupture tant attendue?
- Chakib Benmoussa: Nous avons écouté les différents acteurs et organisé des débats sur le rapport d’étape. En tant que tel, c’est déjà une avancée par rapport à ce que peut produire un bureau d’études ou un consultant. La méthodologie est importante parce qu’elle donne du poids à chaque mesure et chaque concept utilisé sachant que la plupart de nos membres sont des experts et également des hommes du terrain qui connaissent l’administration, l’entreprise et les difficultés pratiques rencontrées lors de la mise en œuvre. Toutes les propositions du CES sont déterminées selon cette démarche. Le rapport a proposé des mesures d’inflexion majeure. Si on veut réellement améliorer la situation de l’emploi, il faudra agir sur le modèle de croissance économique en mettant l’accent sur les secteurs qui pourront tirer cette croissance et favoriser la création d’emplois qualifiés.

- La croissance actuelle est-elle suffisante pour créer assez d’emplois?
- Aujourd'hui, l’économie crée environ 100.000 emplois par an. Ce qui est peu par rapport à la tranche d’âge qui arrive sur le marché. Nous avons beaucoup de jeunes qui sont en âge de travailler et qui ne sont pas sur le marché du travail. Ils sont parfois dissuadés de le faire après avoir essuyé un premier échec. Généralement l’emploi non rémunéré, familial ou autre, est prédominant.
Le secteur privé est le principal créateur d’emplois et pour cela, il faut que sa croissance soit tirée par les activités qui peuvent créer du travail qualifié.
La région peut comporter des atouts et des spécificités qui peuvent tirer la croissance et créer des richesses. Nous avons des gisements qui ne sont pas suffisamment exploités. En encourageant les pôles de compétitivité régionaux, nous pouvons avoir un autre modèle de croissance tiré par les régions.

- A vous entendre, le chômage des jeunes serait donc plus lié à un déficit de croissance qu’à la problématique de formation.
- Nous avons actuellement une problématique de qualité de formation dans tous les cycles. A peu près 350.000 jeunes quittent le système scolaire sans diplôme, beaucoup au moment du passage du primaire au collège. Au primaire, les compétences de base, comme la lecture et le calcul ne sont pas acquises. Par ailleurs, l’enseignement supérieur n’est pas suffisamment en connexion avec le monde du travail. Ces deux mondes s’ignorent. Des efforts ont été fournis ces dernières années en particulier avec le programme 10.000 ingénieurs qui a progressivement amené les universités à intégrer les cursus professionnalisants, mais c’est encore très timide. Cette liaison formation-emploi doit être au cœur du système. Il faut par ailleurs développer la recherche scientifique et technique au sein de l’université mais en liaison avec le monde de l’entreprise.

- Que faut-il faire tout de suite?
- Les mesures de promotion de l’emploi que nous préconisons essayent de corriger des dysfonctionnements qui apparaissent entre l’offre et la demande de travail. Elles nécessitent des moyens mais elles sont à la portée. Par rapport à la gouvernance, nous avons beaucoup d’acteurs qui font la promotion de l’emploi, beaucoup de centres de décisions, c’est très centralisé et les règles du jeu ne sont pas toujours claires. Nous recommandons de réorganiser le système de gouvernance autour d’un conseil national, des conseils régionaux de promotion de l’emploi et un observatoire régional de l’emploi et la formation. Ceux-ci vont s’appuyer sur un financement dédié dans le cadre de fonds régionaux à financer par l’Etat et les collectivités territoriales. L’exécution des programmes s’effectuera par une Anapec réformée et responsabilisée qui elle-même s’appuiera sur des acteurs privés ou associatifs pour la mise en œuvre de différentes actions. Aujourd’hui, les programmes pilotés au niveau national ne correspondent pas toujours à la réalité du terrain. A Zagoura, Midelt ou Laâyoune par exemple, Taehil et Idmaj ne sont pas adaptés. Le rapport dit que ce dispositif doit être territorialisé. La région doit adapter la stratégie nationale à sa réalité. Elle doit aussi disposer du pouvoir de décision et des moyens pour agir.

- Avons-nous des élites locales pour mener à bien ces chantiers?
- Le dispositif proposé anticipe la réforme globale de la régionalisation qui nécessitera pour sa réussite un grand effort de promotion des ressources humaines. Ce n’est pas un exercice facile mais, c’est à inscrire dans le temps. Il faut créer les conditions de réussite. La territorialisation de nos politiques de l’emploi est inévitable. A l’échelle de certaines régions, nous avons les universités qui ont un potentiel, des organismes comme les Chambres professionnelles sous réserve de les dynamiser ou la CGEM régionale, des élus régionaux qui ont en général une bonne connaissance de leur environnement, des services extérieurs de l’Etat.

. mais l’ensemble de ses structures ne se mettront en ordre de marche que si elles sont impliquées et responsabilisées.
- Vous revenez à la charge sur la TPE. Pourtant, sur le terrain, et du moins selon l’enquête sur les jeunes réalisée par L’Economiste, peu de jeunes sont favorables à la création de leurs propres entreprises (21% seulement).
- A mon sens, le meilleur moyen est de montrer que ça marche, que c’est crédible, qu’il n’y a pas de favoritisme ni de passe-droit. Il faut également mettre en valeur les succès. Beaucoup de jeunes ont été marqués par les échecs et sont découragés. Les programmes jeunes promoteurs et Moukawalati ont laissé un sentiment d’échec. C’est la raison pour laquelle il faut définir une démarche spécifique à la TPE. Jusqu’à présent, nous l’avons considérée comme un complément à d’autres politiques sans qu’elle ne soit rattachée à une structure dédiée. Les textes sur l’auto-entrepreneur n’ont toujours pas vu le jour. Or la TPE est un gisement important qu’il convient de promouvoir.
Moukawalati n’a pas marché. Les guichets n’étaient pas professionnalisés et l’accompagnement post-création n’a pas fonctionné. Ceci dit, il y a des exemples qui marchent. La fondation de la jeune entreprise à Settat fait un travail remarquable. L’OCP avec son programme «OCP Skill» forme et accompagne des milliers de jeunes pour l’auto-emploi. L’OCP les aide au niveau des démarches administratives et au niveau de leur formation mais surtout leur permet d’accéder aux premiers marchés. Nous pensons que c’est le modèle à démultiplier. Il faut mobiliser les entreprises privées et publiques pour en faire aussi un outil d’accompagnement de ces jeunes; cet accompagnement serait à même de faciliter l’accès au financement qui pose vraiment problème. L’idée n’est pas de donner de l’argent ou une garantie quelconque mais d’améliorer les chances de réussite de tout ceux qui par leur travail, leurs compétences et leurs idées y croient.

- Quel est l’intérêt de mettre en place un contrat d’utilité publique et sociale?
- C’est un contrat qui cherche à développer un savoir-faire ou une première expérience chez les jeunes au sein des associations. Ceux qui passeraient par ce système pourraient disposer d’un avantage lors des concours de la Fonction publique. C’est en même temps un service civique qui développe les valeurs de solidarité et de cohésion sociale. Dans certaines villes, le secteur privé est peu développé et en même temps les besoins dans le social et l’éducatif sont très importants; le soutien principalement des collectivités territoriales à des associations actives dans ces domaines créeraient des opportunités de travail. Mais c’est la région qui doit définir quel dispositif privilégier en fonction des réalités locales.

- Le code du travail ne faciliterait pas l’emploi des jeunes. Le ticket de sortie des salariés qui ont une certaine ancienneté et qui ne sont plus productifs est jugé élevé. Que faut-il réformer dans le code du travail?
- Nous n’avons pas abordé ce point au niveau du Conseil. Nous avons dit qu’il fallait un travail de sensibilisation des acteurs y compris la Justice sur la bonne application des textes. Des deux côtés, nous avons entendu des réclamations. Les syndicats et le patronat considèrent que les textes ne sont pas suffisamment bien appliqués. La Justice est dans son rôle d’arbitre qui doit tenir compte des circonstances. Ceci dit, nous reconnaissons que le chapitre de la réglementation doit rester ouvert à la discussion. Nous avons eu des débats intéressants en particulier sur les conditions de compétitivité et la protection des salariés. Un équilibre parfois difficile sur le court terme et qui nécessite de trouver dans le cadre du dialogue social les pistes innovantes.

 

Haro sur les cumulards


La proposition d’interdiction du cumul des fonctions dans le public a suscité beaucoup de débats au sein du Conseil économique et social. Le cumul d’emplois doit être interdit. Ce qui permettrait de libérer des postes pour les jeunes. Chakib Benmoussa, président du CES, cite l’exemple des enseignants du public que l’on retrouve de plus en plus dans le privé. Or ces postes peuvent être occupés par les jeunes diplômés au chômage moyennant une formation complémentaire. Près de 10.000 emplois peuvent être libérés rapidement. Pour cela, il suffit d’appliquer la loi. «C’est une mesure compliquée à mettre en place mais elle est soutenue par les syndicats, le patronat, la société civile», confie Benmoussa.

 

Les collectivités territoriales pour le financement

Le dispositif actuel de promotion de l’emploi coûte près d’un milliard de dirhams. «Nous pensons que ce montant doit être augmenté de manière consistante si l’on veut traduire dans les faits la volonté de l’Etat de donner la priorité à cette question», soutient Chakib Benmoussa. Les financements peuvent être trouvés en partie au niveau de l’Etat et en partie auprès des Collectivités territoriales. L’enveloppe dépendra de l’ambition qui sera affichée.


Propos recueillis par Khadija MASMOUDI & Mohamed CHAOUI