
«Dans le cas de la gestion des équipes, si on ne décrypte pas les émotions des membres, on va droit au mur», affirme Malgorzata Saadani, coach international IC (Ph. Jarfi)
Même si elles sont un formidable moteur et un outil de motivation, les émotions peuvent nous jouer des tours. Non maîtrisées dans le cadre professionnel, elles finissent tôt ou tard par nous exploser à la figure. Utilisées à bon escient, elles aident pour la gestion des équipes, du stress… Dans la pratique, l’utilisation des émotions permet une gestion d’effectifs et de carrière plus adéquate par rapport aux prédispositions et ambitions personnelles de chacun.
Entretien avec Malgorzata Saadani, coach international ICC.
- L’Economiste: Les émotions ont-elles leur place en entreprise?
- Malgorzata Saadani: L’un des clichés liés au monde du travail consiste à croire que l’attitude professionnelle est de ne pas éprouver ou afficher des émotions. On associe la personne compétente à une personne qui ne ressent rien, qui prend des décisions objectives. Ce n’est pas un être humain, c’est un ordinateur ou un robot. Alors qu’au plus haut niveau de responsabilité, au moment d’une prise de décision stratégique, c’est toujours le feeling qui prime.
Autre cliché: afficher ses émotions revient à pleurer, être en colère, se montrer dans tous ses états, dévoiler ses faiblesses… Loin de là! La personne compétente est une personne consciente de ce qu’elle ressent et qui sait maîtriser ses émotions, en les montrant. Mais aussi maîtriser sans se charger, sans se frustrer. Nous sommes des êtres émotionnels en toute circonstance. Ceux qui disent qu’ils n’éprouvent rien sont juste coupés de leurs émotions. Cela peut leur jouer des tours, car celles-ci finiront par ressortir de manière inattendue et porter préjudice à la personne concernée et à son leadership. Car on confie rarement de hautes responsabilités à ceux qui piquent des crises de colère en public.
- Comment peut-on les utiliser au mieux dans le cadre du travail?
- La clé à la base de tout travail réussi est la motivation. Si on est motivé, on a envie d’éprouver la joie, la satisfaction, la reconnaissance. Tout cela relève du langage émotionnel et, consciemment ou inconsciemment, on cherche à ressentir ce genre de sentiments agréables. Une prise de conscience émotionnelle peut aider la personne à mieux gérer son quotidien au boulot. D’après mon expérience et mes entretiens avec les personnes qui éprouvent de la colère incontrôlée, ce sont des gens qui le regrettent après coup, ne savent pas comment se faire pardonner, qui sont gênées dans le silence…
Ces gens-là souffrent énormément, ils importent ce problème dans leur vie personnelle. A force d’accumuler les frustrations au travail, ils explosent chez eux. Dans les cas extrêmes, cela peut devenir dramatique. Les personnes qui subissent un stress extrêmement lourd peuvent être amenées à un burn-out, une dépression, suicide, meurtre … Mais ces cas extrêmes relèvent plus de la psychiatrie que du domaine du coaching. Heureusement, ce sont des cas rares. On peut prendre l’exemple des cas de suicide à France Télécom. C’était un phénomène qui a attiré l’attention de beaucoup sur le fait que le malaise était beaucoup plus profond qu’on l’a pensé. Que la pression était répercutée en cascade de haut en bas (top management, middle management et salariés).
- Un manager peut-il recourir aux émotions pour améliorer les performances de ses équipes?
- Dans le cas de la gestion des équipes, si on ne décrypte pas les émotions des membres, on va droit au mur. La conscience émotionnelle peut aider à mieux gérer les relations. Cela est d’autant plus valable pour des fonctions comme la gestion des équipes, le leadership, la représentation, la prise de parole en public…
Si on sait par exemple que quelqu’un a du mal à prendre la parole en public, on ne doit pas lui imposer ce stress inutile. C’est-à-dire qu’on lui permettra de progresser dans sa carrière, sans pour autant le soumettre à une tension. Si on ne fait pas attention et qu’on le jette à chaque fois en eau profonde, cela provoquera une grande frustration, c’est de la souffrance inutile. Dans la pratique, l’utilisation des émotions permet une gestion d’effectifs et de carrière plus adéquate par rapport aux prédispositions et ambitions personnelles des salariés. C’est la mission de la direction des ressources humaines, aidée par les managers.
- Comment peut-on y parvenir?
- En menant des enquête de satisfaction auprès des salariés par rapport à leur environnement, leur encadrement, au relationnel, aux procédures… Dans le milieu industriel, plus strict et carré, les procédures doivent être bien expliquées et les salariés doivent comprendre l’intérêt de les appliquer à la lettre… Une fois les dirigeants ont fixé leur stratégie et leurs objectifs, ils doivent voir aussi les ressources disponibles: financières, matérielles et surtout humaines. C’est là où réside l’intérêt d’obtenir l’adhésion des ressources humaines aux objectifs fixés par le management. Comment obtenir l’adhésion des RH, si l’on ne sait rien sur ces personnes? Sont-elles là de passage en attendant un meilleur poste ailleurs? Ou nourrissent-elles des ambitions au sein de la boîte? C’est là où tout peut se jouer.
Propos recueillis par Aziza EL AFFAS