
...Poursuivons, aimable lecteur, une entreprise essayée, pour ceux qui ont bonne mémoire et que cela a intéressé, il ya deux ans avec quelques verbes du quotidien comme vivre, rire, voyager... Aujourd’hui Driss Alaoui Mdaghri vous propose d’autres verbes: manger, écouter, aimer, jeûner, enseigner, travailler, boire, rêver, créer, diriger, avoir, être…Ils feront l’objet de ces chroniques estivales et néanmoins ramadaniennes que l’allégresse vacancière, la sienne comme celle du lecteur, et la disponibilité ramadanesque mettront le lecteur, avec la gaieté légère du flâneur, sur des sentiers à explorer ou à redécouvrir.
- TU vas à la pêche?
- Non, je vais à la pêche.
- Ah bon! je croyais que tu allais à la pêche.
Entamer cette chronique par une histoire pour rire, même éculée, sur ce qu'on appelle un dialogue de sourds me paraît, pour qui est bon entendeur, approprié dans ces variations autour du verbe écouter. En effet, il faut affirmer d'emblée, qu'il est plus facile de s'entendre quand on prend la peine d'écouter. Ce n'est nullement aisé chez nous pour trois raisons qui, parfois, convergent: les bruits extérieurs y font barrage, les aveuglements fanatiques y font obstacle et les divagations narcissiques l'empêchent.
Pour ce qui est des premiers, qui ne fait quotidiennement l'expérience douloureuse des motos qui pétaradent, des ambulances qui hurlent, des voitures déglinguées qui crissent, des haut-parleurs qui aboient, des portes qui claquent, des scies, marteaux et autres instruments de torture qui piaulent, des bourdonnements, craquements, geignements et autres plaisirs sonores dont bruit la ville.
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Habitants forcés de cet espace, enveloppés du tintamarre atroce des temps qui courent et que nous contribuons à nourrir, nous sommes cernés? Pour entendre, dans ces conditions, il faut de la volonté et pour écouter il faut de la vertu.
Même la nuit, surtout durant le Ramadan conjugué à l'été, le charivari continue de plus belle, parfois sous la forme, comme je l'expérimente épisodiquement, de voisins qui célèbrent quelque évènement mémorable de leur vie, mariage, circoncision, anniversaire.
. ou même seulement pour le plaisir pervers de déranger les voisins, avec force musique en mettant la sono au maximum afin que l'univers entier entende et que le volume poussé à fond les mette en transe.
Rien contre cela, car la fête est toujours bienvenue, sauf quant à trois heures du matin vous avez une envie folle de fermer l'oeil et de rêver d'un monde plus tranquille où on donnerait des concerts de silence. Vous pouvez toujours, ce qu'il m'arrive parfois de faire – un pas incertain vers plus de sagesse – vous laisser entraîner, bon enfant et voisin, et écouter cette musique cacophonique et ces chants discordants en pensant au paradis, qui ne serait que juste récompense dans votre cas, où la musique et les chants seront nécessairement harmonieux et doux. Surtout si vous avez la chance d'ouir "La lune est apparue, Ô messager parmi nous.
." à la gloire du Prophète ou "La Mounfarijah" (Chant de la Délivrance)(1) que je ne me lasserai jamais de savourer. Vous pouvez aussi prendre un livre comme «La Révolution du Silence»(2) et exercer votre patience ou lire «La Haine de la Musique»(3), livre au titre équivoque, et méditer cet extrait: «Les textes de Sumer disent que les dieux d’Akkad ne pouvaient plus dormir tant le vacarme que faisaient les hommes était intense. Ils y perdaient leur force sur le cours du temps en même temps que leur éclat au fond du ciel. Aussi les dieux envoyèrent-ils un déluge pour exterminer les hommes, afin d’éteindre leurs chants».
Les aveuglements fanatiques, à leur tour, empêchent d'entendre et d'écouter comme ils empêchent de voir. Il suffit d'observer ces regards fous, ces vociférations enflammées, ces stridulations aigues et ces mouvements désordonnés de fanatiques de tous bords pour comprendre que ces derniers sont dans l'incapacité d'écouter ou d'entendre. Avez-vous essayé de discuter avec un fanatique? Rien n'ébranle ses convictions, rien n'entame ses certitudes et rien ne le rend accessible à l'écoute sinon ce qui le caresse dans le sens des poils et entretient ses fureurs et ses envies féroces d'en découdre avec qui ne pense pas comme lui. "Le fanatique, à l'extrême, est celui qui pour faire triompher ses préjugés est prêt à faire le sacrifice de votre vie".
Quant au narcissisme exacerbé, il atteint les petits – ce qui peut être parfois excusable quand ils sont dans la phase de l'affirmation de leur identité – et les grands – ce qui est nettement plus condamnable quand il empêche de voir et d'entendre les autres.
N'avoir d'yeux que pour soi-même ni d'oreille que pour ses propres discours, est une grande malédiction car elle rend insensible aux besoins des autres et finit par les faire fuir, sans parler de la boursouflure comique du moi que cela provoque. C'est souvent cela qui conduit les puissants à se couper de bien des talents refusant d'écouter autre chose que les propos complaisants et les discours des flatteurs. Se remémorer toujours le conseil à Maître corbeau que La Fontaine met dans la bouche de Maître renard: "Mon bon monsieur, apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute".
Ecouter, c'est donc discerner le bon grain de l'ivraie, le faux du vrai et le sincère de l'hypocrite. Mais il faut, au premier chef, pour écouter, faire place au discours d'autrui, voire lui faire bon accueil, en tout cas le reconnaître comme étant légitime, même si on en partage pas le contenu ou qu'il dérange.
Une tare commune dans nos contrées est justement cette absence d'écoute que les injonctions de se taire dès la plus tendre enfance nourrissent continuellement. Ce qui est étrange c'est que tout le monde parle et personne n’écoute.
Combien d'hommes et de femmes, d'enfants et de parents, d'amis et de relations endurent d'intolérables souffrances et sont perdus à jamais pour nous dans le silence de l'oubli. Et souvent, celui-là ou celle-ci qui se plaint de n'être jamais entendu n'écoute pas plus. Il est vrai que dans certaines cultures, la nôtre en étant un bon exemple, rien ne prépare vraiment à l'écoute d'autrui. Le paradoxe est que tout le monde parle.
Mais à voix haute, à tout propos et hors de propos, pour dire tout et son contraire, dans le brouhaha général, l’élévation de la voix et les cris. Le paradoxe aussi est que l'écoute n'est de la partie dans ces cultures que quand il s'agit de s'occuper, curiosité malsaine et parfois perverse, des affaires d'autrui, la médisance – Annamima – étant élevée au statut d'un sport national dès le plus jeune âge. A notre décharge, il est vrai que ce sport est artisanal la plupart du temps, sauf au niveau des bien nommés services d'écoute qui doivent en entendre des vertes et des pas mûres.
Mais, ils demeurent malgré tout relativement limités en moyens en comparaison avec les capacités formidables du "Réseau Echelon" mis en place par les USA, le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qui représente le plus giganstesque réseau d'écoute électronique de la planète.
Un rapport du Parlement européen datant de 2001 en dénonce l'usage avec les ennemis comme avec les amis. Envoyer un télex, écrire un mail ou parler au téléphone, "C'est comme d'envoyer une lettre dans une enveloppe non fermée" souligne ce rapport. Alors écoutez la voix de la prudence, tournez votre langue sept fois dans votre bouche et caressez du doigt mille fois le clavier de votre ordinateur avant d'indiquer chez qui vous allez rompre le jeûne aujourd'hui.