fermer
Accueil

L'économiste, le premier quotidien économique au Maroc

lundi 22 décembre 2014,
En cours de chargement ...
Votre newsletter

Moulay Bouâzza
Printemps d’un saint et crépuscule des hommes
Par Mouna Hachim

   
Moulay Bouâzza Printemps d’un saint et crépuscule des hommes  Par Mouna Hachim
Mouna Hachim est titulaire d’un DEA en littérature comparée. Depuis 1992, elle a éprouvé sa plume dans les métiers de la communication et de la presse écrite. Passionnée d’histoire, elle a publié en 2004 «Les Enfants de la Chaouia», un roman historique et social, suivi en 2007 d’un travail d’érudition, le «Dictionnaire des noms de famille du Maroc» (Ph. MH)

Mejdoubs extatiques ou galvanisateurs des foules; savants ou faqirs; moines-guerriers ou pacifistes dévots isolés des bruits du monde… mais quels sont donc ces hommes aux humbles sanctuaires, témoins silencieux qui continuent à drainer autant de visiteurs? Derrière les mythes et les légendes tissés à travers les siècles, quel fut donc leur véritable destin? Malgré la confusion des esprits, si ce n’est le retour pour certains à la plus grande des ignorances, comment continuer à perpétuer pour la postérité la vie de ces hommes et leurs enseignements?
Loin du tohu-bohu du monde, nous avons choisi une figure marquante du mysticisme marocain, considérée comme un Qotb du soufisme (Etoile polaire), réputée en Orient et en Occident musulman. Il s’agit du saint Abou Ya’za Yallanour (en berbère, La lumière) plus connu sous la forme populaire de Moulay Bouâzza.
Notre choix n’est pas tout à fait fortuit, à dire vrai, compte tenu du décalage saisissant entre l’éthique du saint homme et les pratiques blâmables de certains de ses visiteurs actuels, observées lors de son Moussem, touchant par leur associationnisme, au fondement même du dogme musulman, comme l’ont pointé auparavant certains articles de presse et plus récemment un reportage vidéo qui a largement circulé sur le Net et provoqué d’indignées réactions.
Mais revenons d’abord à notre saint homme, inhumé en 572 de l’Hégire (1177) au milieu des paysages sublimes situés entre la région d’Oued Zem et d’Oulmès, au sommet du jbel Irûggân, dans un village qui porte son nom et qui reste donc jusqu’à nos jours l’objet d’un important pèlerinage printanier.
Concernant son origine, Moulay Bouâzza serait Berbère de la branche des Masmouda (soit de la tribu Askouren dans la région de Demnate ou d’Aghmat Aylan) bien que certains de ses descendants se rattachent aux Arabes Soleïm. La description qui en est faite le donne de couleur noire, parlant exclusivement berbère. Quant au titre de Moulay, réservé habituellement aux Chorfa, il serait une pure marque de respect devant la puissance de sa sainteté.
Plusieurs récits biographiques et hagiographiques le mentionnent sur de longues pages comme c’est le cas pour le fameux «At-tachawouf ilâ rijâl at-tassawouf» d’Ibn Zayat Tadili, écrit vers 1220; tandis que d’autres ouvrages, écrits par éminents érudits lui sont complètement consacrés. Il s’agit de l’autobiographie du jurisconsulte de Sebta, Ahmed El-Azafi (m. 1218) sous le titre «Di'âmat al-yaqîne…» (Le Pilier de la certitude) ou du «Kitâb Al-Mo‘zā fī manāqib al-cheikh Abī Ya‘zā», œuvre de l’enseignant de renom du XV
Ie siècle, auteur de près de soixante ouvrages, Sidi Ahmed Sawmaî.
C’est dire le rang considérable de ce saint, contemporain d’Averroès, décrit comme illettré, visité par les princes et savants de son époque et dont son fameux disciple, le saint et lettré sévillan inhumé près de Tlemcen, Sidi Boumedienne disait: «J’ai entendu les nouvelles extraordinaires sur bien des saints depuis Ouweïs El-Qarany (un des compagnons du Prophète) jusqu'à nos jours; je n'ai rencontré nulle part d'histoire aussi fascinante que celle d'Abou Ya’za». L’histoire retient d’abord sa vie en ermite solitaire dans les sommets de l'Atlas où il s’était retranché dans une montagne surplombant Tinmel pour accomplir son ascèse pendant vingt années. Son surnom était alors Bou-Aguertil (l’homme à la natte en jonc) et indique autant sa dévotion que son dépouillement.
Il descendit ensuite dans la plaine, mais pour mieux vouer dix-huit années de son existence à l’errance sur la côte Chaouia et ses zones inhabitées près de l’Atlantique. Traité en ami par les lions, les oiseaux et autres bêtes de la forêt comme le rapporte Sawmaï, il réussit en domptant son âme à dompter jusqu’aux fauves. Sa subsistance quant à elle se limitait à de la farine de glands sauvages, des cœurs de laurier-rose et des herbes des champs d’où son surnom de Bou Wanalgut, du nom d’une de ces plantes.
Se remettant enfin au contact des hommes à Azemmour, il y fut le disciple du cheikh Moulay Bouchaïb (lui-même disciple du chadilite Abou Abdallah Amghar) et s’y distingua pour son humilité, pour la puissance de ses dévoilements et pour ses prodiges.
Certains récits rapportent l’arrestation à Marrakech de Moulay Bouchaïb et de Moulay Bouâzza durant le règne almohade dans le contexte de la révolte des contribuables de Doukkala qui avaient refusé de payer l'impôt du kharaj à la dynastie naissante et en connaissance aussi du lien initiatique avec l’imam Abdeljalil ibn Wayhan qui avait résisté aux Almohades durant le siège de la capitale.
A sa libération, Moulay Bouâzza aurait pris la direction de Fès avant de s’établir définitivement au mont Taghia au Moyen-Atlas. Là, il attira toutes sortes de visiteurs, y compris des mystiques et des savants, venus s’enquérir auprès du «Maître des maîtres du Maghreb» qui n’avait pourtant créé ni de confrérie ni de zaouïa. Car Moulay Bouâzza illustre en dehors de toute phraséologie de Oulémas littéralistes et de spéculations métaphysiques, juste par son éthique de comportement, la doctrine de la pureté, de l'humilité, de la générosité, de l’osmose avec la nature et avec l’univers.
Il n’en est que plus consternant de voir entre autres signes de total dévoiement, dans un lieu de mémoire où Moulay Bouâzza symbolisait l’harmonie avec soi et avec la nature, ces violentes et primitives scènes de Frissa qui consistent par certains à dévorer un bouc sanglant et à vendre à prix d’or ses débris à toutes sortes d’esprits crédules et de charlatans. D’autres rituels (divinations, sacrifices…) sont également observés, comme ailleurs dans d’autres endroits similaires, dépassant parfois le cadre de folklorisme populaire pour renouer avec le vieil âge du paganisme.
De ce fait, tout en mesurant la survivance vivace de traditions «chamaniques» malgré leurs captations par le monothéisme, tout en reconnaissant l’aspect cathartique des scènes de transe qui n’ont parfois rien à envier à de modernes et psychédéliques rave-party hallucinatoires ou à certaines formes non verbales de psychothérapie (comme la musicothérapie), loin d’effleurer aussi les thèses radicales à la wahhabite sur la visite des saints, nous ne pouvons toutefois que nous opposer à des pratiques idolâtres qui sont une atteinte à l’unicité divine, une offense à la mémoire des hommes et à tous ceux d’entre les vivants qui assistent à la désillusion d’une époque où les leçons des saints sont oubliées au profit des charlatans.

Par Mouna HACHIM