Société

«Notre jeunesse est frustrée à tous les niveaux»

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5406 Le 06/12/2018 | Partager
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Chakib Guessous est médecin radiologue et docteur en anthropologie et sociologie politique. Parallèlement à son exercice médical, il mène de front des recherches en sciences sociales qui s’articulent autour de trois thématiques: le droit à l’éducation des enfants, la jeunesse et le célibat et les relations homme/femme au Maroc et dans les pays arabes. Il est auteur d’un certain nombre d’ouvrages dont «L’exploitation de l’innocence, le travail des enfants au Maroc» (Eddif, 2004) et avec Soumaya Naamane-Guessous: «Grossesses de la honte, étude sur les filles-mères et leurs enfants au Maroc» (Afrique-Orient 2013) (Ph. L’Economiste)

A travers son ouvrage, le sociologue Chakib Guessous appelle à «un débat serein et dépassionné, pour le bien de nos jeunes et de notre pays». Ces derniers sont en mal de repères, ce qui engendre de nombreuses frustrations, dont sexuelle. «Et chacun improvise à sa manière pour satisfaire ce besoin». Pour lui, la société marocaine évolue et il faut trouver une solution qui cadre avec cette transformation.

- L’Economiste: En écrivant ce livre, vous appelez à un débat sur la sexualité au Maroc. Dans quel sens?
- Chakib Guessous:
Oui, un débat serein et dépassionné, pour tout le bien de nos jeunes et de notre pays. Nos jeunes d’aujourd’hui, au Maroc et dans les pays arabes, contrairement à la génération précédente, ont du mal à trouver facilement un emploi après une licence ou un master, qui leur permet de gagner leur vie, être indépendants financièrement, avoir un logement et fonder une famille. Déjà, garçons et filles passent désormais une bonne partie de leur jeunesse dans les études, ou à la recherche d’un emploi, ou d’une situation stable, et les années qui passent, et l’âge du mariage qui s’étire. Selon les chiffres officiels, on ne se marie plus avant 32 ans pour les garçons et 27 ans pour les filles. Sans parler de ceux qui ne se marient jamais. Tout cela engendre des frustrations immenses, dont la frustration sexuelle.
Un jeune qui n’arrive pas à satisfaire ses besoins amoureux et sexuels est un sujet à problèmes.
Les salafistes l’ont compris, au Maroc, en Tunisie, en Egypte, dans les pays du Golfe et ailleurs, ils ont investi les universités et «halalisé» quelques formes de mariage pour que la jeunesse ne commette pas, selon eux, le péché de fornication. D’où la recrudescence de ces mariages dont je parle dans mon livre, mariages coutumiers, par la récitation de la simple fatiha, zawaj orfi rénové, zawaj moutaâ ou zawaj al-misyar.
Dans chaque pays, les islamistes ont trouvé l’astuce religieuse pour rendre licite une relation sexuelle autre que dans un mariage classique. Lequel suppose une dot, un foyer, une publicité, l’entretien d’une femme (nafaqa) et des enfants, autant dire des dépenses financières dont nos jeunes sont, sans généraliser, incapables aujourd’hui.

-Le Maroc et les pays arabes toléreraient-ils un jour, à votre avis, des relations extraconjugales sans devoir recourir à ces subterfuges religieux?
-Il faut d’abord dépassionner ce débat dont je vous parle. La société marocaine évolue certes, nos décideurs politiques aussi, plus ou moins. Il faut qu’il y ait convergence des deux côtés pour trouver une voie de sortie, pour qu’une décision flexible soit prise, pour tout le bien de nos jeunes, garçons et filles. Aller jusqu’à dépénaliser les relations extraconjugales? Jusqu’à avoir le droit d’aimer, de satisfaire ses libidos naturels sans passer par le mariage classique? Seul ce débat pourra trancher cette question.
Déjà en 2014, une partie de la société civile a appelé à une sexualité libre, la considérant comme un droit humain élémentaire, comme c’est le cas en Europe. Une autre partie de la société ne voit pas les choses sous cet angle. Tout est possible, des ouvertures importantes sur ce plan ne sont pas à écarter.
Nous ne sommes pas l’Europe, qui a sa propre évolution sociale et des mœurs, mais nous devons trouver une solution qui cadre avec notre évolution.

- Le fait est là, une profusion de pratiques sexuelles, avec ou sans revêt religieux, les pays arabes ne sont-ils pas en train de vivre une transition sexuelle, comme l’affirment certains sociologues?
-Difficile de l’affirmer. Une chose est sûre, notre jeunesse est frustrée à tous les niveaux, dont une frustration sexuelle, et chacun improvise à sa manière pour satisfaire ce besoin.
Les salafistes ont trouvé dans ces zawaj «halal» une solution qui satisfasse en même temps les convictions religieuses et les besoins libidinaux de la jeunesse, d’autant que ces unions ne demandent aucun engagement, et ne supposent aucun frais financier, ou très peu. Mais l’autre grande question qui nous interpelle tous est celle des enfants, car toute union sexuelle, quel que soit son pendant idéologique ou religieux, peut donner vie à des enfants. Engageons ce débat, il serait bien utile.

Propos recueillis par Jaouad MDIDECH

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