Competences & rh

Service militaire: Ils n’en veulent pas!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5352 Le 18/09/2018 | Partager
service_militaire_cari_052.jpg

Il suffit de faire un tour sur les réseaux sociaux pour se rendre compte que la majorité des jeunes est contre le service militaire, surtout s’il est obligatoire. Ceux qui s’enthousiasment pour le projet semblent bien minoritaires. Certains croient toujours à une rumeur, tandis que d’autres annoncent d’emblée qu’ils le refuseront, quelle qu’en soit la sanction. Une large frange a vécu la décision comme une tentative de «répression», voire une «punition collective».

Nous avons interrogé dix jeunes de différents milieux, dont nous avons gardé sept avis. Sur les dix, un seul s’est dit prêt à répondre présent. Certains témoignages, très poignants, révèlent l’ampleur de la souffrance que vit une large partie de la jeunesse marocaine issue de milieux défavorisés. Une jeunesse marginalisée et qui en veut à la terre entière.    

■ «Investir dans les besoins élémentaires d’abord»
Malgré son jeune âge, Rania, 17 ans, élève en terminale dans un lycée français, a la tête bien sur les épaules. La question du service militaire obligatoire, qu’elle a d’abord prise pour une blague sur les réseaux sociaux, elle l’a retournée dans tous les sens. Elle ne nie pas le côté positif du projet. Les jeunes pourraient s’imprégner de valeurs, comme la citoyenneté, le patriotisme, le respect… apprendre la discipline, la rigueur… Mais pour elle, la théorie c’est une chose, et le terrain, c’en est une autre. «L’Etat pourra-t-il assurer de bonnes conditions d’accueil à tout le monde?» s’interroge-t-elle. «Le Maroc est un pays jeune, et l’opération coûtera trop cher. Il faudra augmenter les capacités d’accueil, fournir un encadrement adéquat… cet argent, nous pourrions l’investir ailleurs. Nous devons d’abord répondre aux besoins élémentaires de la population», estime-t-elle. La jeune élève pense notamment à la santé et à l’éducation. «Il existe des agglomérations sans hôpitaux, des femmes qui accouchent dans les rues, des écoles reculées sans rien, des classes à 60 élèves, un déficit de profs… beaucoup de jeunes ne seraient pas aujourd’hui à la rue s’ils avaient été bien formés et bien orientés», fustige-t-elle. A ses yeux, le service militaire reste secondaire pour un pays comme le Maroc qui, en plus, n’est pas en guerre. Il serait «injuste» de le rendre obligatoire et de punir de prison ceux qui ne l’accepteraient pas. Si l’on devait l’introduire, il devrait être optionnel.

■ «Qu’est-ce que mon pays a fait pour moi?»
«Aujourd’hui, je vois tout en noir. J’ai l’impression d’être emprisonné dans un cercle vicieux sans aucune chance de m’en sortir… Je n’ai aucun espoir en l’avenir, et je pense sérieusement à quitter ce pays. C’est la seule option qui me reste», confie Abdelmajid, stagiaire dans une formation professionnelle de l’association Al Ikram. A 27 ans, il n’est pas concerné par le service militaire. Mais il tient quand même à donner son avis. Le projet, il ne l’a pas pris comme une solution pour les jeunes. Il l’a ressenti comme une «tentative de répression», une manière de «dompter une génération rebelle». «A quoi sert-il de nous envoyer un an en service militaire. Nous avons d’abord besoin de travailler et de vivre dans des conditions dignes. Personne ne s’intéresse aux jeunes au Maroc. Même si j’avais moins de 25 ans, je n’aurais pas accepté ce service. Car qu’est-ce que mon pays a fait pour moi?» estime le jeune homme. Le comble de l’ironie, c’est qu’il a déjà postulé une fois pour l’armée, et deux fois pour les services auxiliaires, sans succès.
Depuis tout petit, Abdelmajid, élevé par sa grand-mère, n’a connu que la souffrance et la hogra (injustice), selon ses propres mots. Sorti de l’école avant le bac, il a suivi une formation de deux ans en tôlerie à l’OFPPT. Le diplôme en poche, il a envoyé son CV partout, en vain. Pour survivre, il a fini porteur dans un marché. Parfois, il gagnait 20 DH par jour. Il a ensuite travaillé dans la peinture, la maçonnerie, le repassage de vêtements...  Sa santé en a sérieusement pâti. Chassé par sa famille, il loue actuellement une chambre dans un quartier populaire.

■ «Une perte de temps!»
Hala, 18 ans, étudiante en première année physique, a un avis bien tranché sur la question. Pour elle, le service militaire ne serait pas plus qu’une «perte de temps». «Après le bac, les jeunes pensent aux études supérieures. Et après le diplôme, leur priorité est de chercher un emploi. Partir passer un an dans une caserne ne leur serait d’aucune utilité. D’autant plus qu’à la fin du service, ils retourneront à la case départ», estime-t-elle. Quant aux vertus que l’on attribue à ce service, comme l’apprentissage de valeurs, la mixité sociale, le brassage culturel… pour Hala, ce n’est pas l’apanage de l’armée. «Dans ma faculté des sciences, je peux côtoyer des gens de différents horizons, de plusieurs régions et pays, du Sénégal, du Japon… En m’inscrivant à la cité universitaire, j’apprendrai à vivre loin de ma famille, à compter sur moi-même et à traiter avec des jeunes de différentes cultures», argue la jeune étudiante. 

■ «Ma vie ressemble déjà à une prison!»
«Pour faire la guerre, pas besoin de partir à l’armée. La guerre je la mène déjà chez moi, au quotidien», ironise Abdelaziz, 24 ans. Le jeune homme dit se battre tous les jours pour survivre et se faire une place dans la société. Lui imposer en plus un service militaire serait une «injustice». Quant à la sanction prévue pour les déserteurs, elle ne lui fait pas peur. «Ma vie ressemble déjà à une prison!» lance-t-il. «Ce n’est pas ce qui va régler les problèmes des jeunes qui ont bien d’autres attentes, et dont beaucoup ressentent de la haine contre la société et le monde entier», pense-t-il. Abdelaziz a perçu la décision comme une «punition», voire une vengeance, contre une génération qui a osé réclamer des droits, et mener une campagne inédite de boycott. Il pense, en outre, que ce sont au final des jeunes comme lui, issus de milieux difficiles, ne pouvant se permettre de poursuivre leurs études, qui seront obligés de s’y plier. Tandis que d’autres pourront aisément y échapper.
Très jeune, Abdelaziz a dû travailler pour s’acheter des livres et fournitures scolaires. Par manque de moyens, il a fini par quitter l’école et opter pour un diplôme de technicien de cuisine à l’OFPPT.     
Au début, il travaille dans des hôtels et restaurants en centre-ville et sur la côte casablancaise. Mais se déplacer chaque jour des environs de Douar Sekouila (Anassi) à Aïn Diab ou au centre-ville, relevait du parcours du combattant. Cela lui coûtait 50 à 70 DH par jour. Trop pour son maigre budget. Il a ensuite fait des bricoles à gauche et à droite et travaillé dans des usines, toujours au noir. Mais il ne se voit pas continuer ainsi. Surtout que sa famille a aussi besoin de lui. Son père, ancien fonctionnaire retraité, touche une pension de 550 DH. Actuellement, il suit une formation à l’Heure Joyeuse, qui l’accompagnera ensuite dans la recherche d’un emploi. Il aspire à devenir, à terme, auto-entrepreneur.

cari_services_militaire_052.jpg

 

■ «Et après le service, que va-t-on nous offrir?»
Comme beaucoup de jeunes, Nada, 23 ans, licenciée en géographie et aménagement du territoire, se pose plein de questions. «Je ne suis pas prête à effectuer un service militaire, ni physiquement, ni psychiquement. Et si je suis obligée de le faire, dans quelles conditions serais-je accueillie? Accepterais-je d’être mal traitée ou de recevoir des ordres de quelqu’un de moins diplômé que moi?» confie-t-elle.
Pour Nada, le service militaire ne serait pas utile, si ce n’est pour une catégorie d’inactifs ou de chômeurs, qui n’ont aucune autre alternative dans la vie. «Les diplômés qui aspirent à un master où il y a une limitation d’âge, ou qui cherchent du travail, pourraient rater de précieuses opportunités. A leur retour, que va-t-on leur offrir? Ils auront perdu leur temps», explique la jeune étudiante, qui estime que l’investissement à consacrer à ce service devrait bénéficier en priorité à la santé et à l’éducation.

■ «Un plus sur mon CV»
Parmi les jeunes questionnés par L’Economiste, il est le seul à se dire favorable au service militaire. Achraf, 25 ans, licencié en littérature arabe, serait même heureux de l’effectuer. Non pas par vocation. Il pense simplement que ce serait un plus sur son CV. «Je bénéficierais d’une année d’entraînement, j’apprendrais des compétences techniques et humaines et je serais, en plus, payé 2.000 DH par mois. Que veut le peuple!» explique-t-il.
«Ce serait surtout une bonne chose pour ceux qui n’ont aucun diplôme ni aucune occupation, et qui pensent à l’émigration clandestine», ajoute-t-il. Achraf comprend que des jeunes aient des appréhensions par rapport à ce service militaire, car ils «pensent, à tort, automatiquement à la guerre». Mais lui, il est prêt à tenter l’aventure.

■ «Non au caractère obligatoire»
Les jeunes sont loin d’être une catégorie homogène. Si certains pourraient tirer bénéfice du service militaire, d’autres non. C’est ce que pense Hamza, 23 ans, stagiaire dans une formation professionnelle de l’association Al Ikram, en recyclage papier. «La priorité des nouveaux diplômés, par exemple, est de construire leur avenir, et non de partir faire un service d’un an et, au retour, recommencer à zéro», pense-t-il. «En revanche, le dispositif pourrait convenir à ceux qui n’ont ni diplôme, ni emploi. La mesure servirait à réduire les taux de chômage et de criminalité», ajoute-t-il. Même à leur retour, «ces jeunes ne trouveront toujours pas d’opportunités et seront encore plus revendicatifs qu’avant». Hamza suggère un service militaire facultatif. Cependant, avant de l’officialiser, il conviendrait de bien préparer le projet en amont, et surtout, d’étudier la population cible. 

 

 

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc