Dossier Spécial

Régulation: En finir avec l’approche «punitive»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5350 Le 14/09/2018 | Partager
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Dans le public, les effectifs montent en flèche depuis 2010, tandis que dans le privé la progression est beaucoup plus lente. Les frais de scolarité font partie des principaux freins au développement du secteur

Cela fait près de trois ans que les écoles et universités privées ont obtenu l’équivalence des titres qu’elles délivrent. Cependant, cette reconnaissance, même si elle confère un avantage concurrentiel certain, n’est pas forcément la panacée. Le marché reste le juge suprême. Le secteur, qui capte à peine 5,5% des effectifs du supérieur, fait face à de nombreuses contraintes.

■ Comment solvabiliser la demande?
Il est vrai que pratiquement toutes les banques proposent des formules de «crédit étudiant». Mais cela ne suffit pas. Pour être éligible, il faut avoir un garant solide. «Les banques restent frileuses. Les parents, eux, ont du mal à fournir des garanties», regrette Kamal Daissaoui, président du groupe EMSI. Les frais de scolarité varient généralement entre 35.000 DH et 120.000 DH. Une somme difficilement mobilisable par la classe moyenne.
«Avec la reconnaissance de l’Etat, nous recevons de plus en plus de demandes d’inscription, pas toujours concrétisées, faute de financement. Les parents sont contraints de s’orienter vers d’autres options», confie Mohamed Zaoudi, directeur de l’IGA. «Il est important de concevoir une offre adéquate avec la garantie de l’Etat», insiste-t-il. D’autres solutions existent. «Nous avons toujours milité pour la déduction des frais de scolarité de l’IR  payé par les parents», appelle Amine Zniber, directeur régional de Supinfo.

■ Kafka frappe les écoles multi-sites
Pour délivrer des diplômes équivalents, il faut d’abord décrocher la reconnaissance de l’Etat. Un label conditionné par le dépôt d’une candidature respectant un cahier des charges très strict. Qu’en est-il des écoles possédant des campus dans plusieurs villes? Doivent-elles déposer des dossiers pour chaque site, ou bien peuvent-elles se contenter d’un seul? La loi régissant le secteur ne prévoit pas de «candidature groupe». Le ministère a donc imposé aux écoles multi-campus de déposer des dossiers pour chacun de leurs établissements. Certaines ont accepté (EMSI et ISGA), tandis que d’autres ont refusé (HEM). Mais toutes regrettent le caractère «ubuesque» de cette approche. C’est moins un site physique en tant que tel qui est reconnu, mais le contenu et les ressources pédagogiques déployées. Surtout dans les régions s’éloignant de l’axe Casablanca-Rabat-Marrakech, où il reste difficile de récolter des inscriptions et de répondre à la lettre au cahier des charges de la tutelle. «Cette démarche dissuadera les groupes d’investir dans les petites villes. Or, ce sont les seuls à pouvoir prendre ce risque financier». «Et puis, comment expliquer à des étudiants qu’ils n’auront pas de diplôme équivalent, alors que leurs camarades dans d’autres villes en bénéficient?», tempêtent les responsables.
L’EMSI a obtenu la reconnaissance de ses trois sites, et l’ISGA de trois sur cinq (Rabat, Fès et Marrakech). HEM, elle, l’a reçue pour son campus de Casablanca et «annexes». Toutefois, aux yeux de la tutelle, cela ne signifierait pas la reconnaissance de tous ses sites. «La question sera tranchée par le SGG», confie une source à l’Enseignement supérieur. La décision sera une jurisprudence pour le secteur.

■ Equivalence: Une jurisprudence inédite
La loi 01-00 régissant le secteur, dans ses articles 51 et 52, reconnaît le droit à l’équivalence du diplôme à tous les lauréats de filières accréditées par le ministère de tutelle. Sauf que la disposition n’a jamais été activée. Après un recours en justice, un diplômé de HEC Rabat (promotion 2015) a décroché en juin dernier un jugement favorable de la Cour d’appel administrative de Rabat. La Cour lui a reconnu le droit à l’équivalence de son diplôme privé. Pour le secteur, c’est une jurisprudence inédite qui permettra à tous les étudiants du privé de réclamer l’équivalence, que leur école soit reconnue par l’Etat ou pas. Il suffit qu’ils soient inscrits dans une filière accréditée. Le ministère, craignant de «démonétiser» les diplômes, s’y oppose en mettant l’argument suivant: L’accréditation des filières n’est qu’une marche vers la reconnaissance de l’Etat. Mais les écoles privées ne comptent pas baisser les bras.

■ Changer de mindset
La réforme, c’est aussi une question de changement d’état d’esprit. «La tutelle, par exemple, continue de vouloir imposer les standards du public au privé. Or, ce n’est pas le même modèle, ni les mêmes contraintes», regrette Yasmine Benamour, directeur administrateur général de HEM. Le président  de l’Esca, pour sa part, prône un changement de culture à tous les niveaux. «Nous avons besoin de comprendre que les frontières se sont déplacées. Elles ne sont plus entre écoles publiques et privées, mais entre les établissements de qualité et les autres», estime-t-il. Et de la qualité, il y en a de part et d’autre. La reconnaissance de l’Etat fera, justement, le tri entre les bons et les mauvais.       

■ Des mesures «déconnectées de la réalité»
Inscrire un certain nombre d’étudiants, engager des enseignants avec tel diplôme indépendamment de leur expérience ou compétence, respecter un taux précis de permanents… les cahiers des charges de la tutelle se focalisent souvent sur des détails «déconnectés de la réalité». «L’accent est surtout mis sur les aspects quantitatifs, mais pas sur le rendement des établissements, surtout en matière d’employabilité des lauréats et d’évolution de leur carrière», déplore Youssef Ben El Mostafa, directeur de l’EIGS Casablanca.         

■ Rendre le foncier plus accessible
C’est l’autre gros frein à l’investissement dans le secteur: la cherté du foncier. Notamment dans les grandes villes comme Casablanca, Rabat et Marrakech, où certaines écoles ont élu domicile dans des villas et appartements. «Pour obtenir la reconnaissance de l’Etat, il faut offrir des espaces de vie adéquats aux étudiants. Or, le foncier est trop cher. Il est important d’accompagner les écoles sur cet aspect, ou d’aménager des zones dédiées à l’enseignement», réclame Kamal Daissaoui, président de l’EMSI. A Casablanca, il faut compter, au bas mot, 25 millions de DH pour s’offrir un immeuble. Très peu d’investisseurs ont cette capacité financière.

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Même si les inscriptions dans le privé augmentent d’année en année, sa part dans les effectifs globaux de l’enseignement supérieur diminue. Depuis 2010, elle a été pratiquement divisée par deux. Et pour cause, c’est le public qui s’accapare la part du lion des nouveaux bacheliers

■ Relever le niveau des bacheliers
C’est en recevant les nouveaux bacheliers que les écoles supérieures se rendent compte de la faillite du système d’enseignement. Et ce ne sont pas les premiers de la classe qui frappent à leurs portes. Leur input n’est pas d’aussi bonne qualité que les grandes écoles publiques qui, elles, attirent les meilleurs. «Le système doit être revu dans sa globalité, surtout en matière de soft skills. Et c’est la responsabilité de tout un chacun», estime Mohamed Derrabi, directeur de TBS Casablanca.

■ Accompagner les enseignants
Ils ont beau être surdiplômés, les professeurs de l’enseignement supérieur ne sont pas formés pour enseigner! C’est sur le tas qu’ils apprennent leur métier. «Pourtant, tout le système repose sur eux. S’il y avait une mesure à prendre, ce serait de les accompagner pour remplir leur mission», souligne Amine Bensaïd président de Mundiapolis. Formation, coaching, ateliers… Tout doit être fait pour les mettre à niveau. Souvent, leurs publications scientifiques leur importent plus que leur méthode pédagogique, car c’est ce qui booste le plus leur carrière.

■ Lancer l’accréditation des pairs
Et pourquoi pas des accréditations délivrées par des groupements autonomes d’écoles? «Dans d’autres pays, les accréditations ne passent pas nécessairement par l’Etat. Nous pourrions mettre en place des standards nous-mêmes», propose Mohamed Derrabi, directeur de TBS Casablanca. Il est vrai que plusieurs modèles ne sont pas encore explorés au Maroc. «Il est aussi possible d’impliquer les écoles privées dans l’orientation scolaire au lycée. Elles doivent être considérées comme des partenaires du système, parce qu’au final, elles offrent un service public», suggère, pour sa part, Mohamed Zaoudi, directeur de l’IGA.  

                                                                        

Après la reconnaissance, une hausse des frais?

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Pour bénéficier de la reconnaissance de l’Etat, les écoles et universités privées ont investi dans des infrastructures, le recrutement d’enseignants permanents, la création de centres de recherche… et tout cela a un coût. Certains établissements prévoient déjà de répercuter ces investissements sur leurs frais de scolarité. D’autres ont choisi l’option inverse.

C’est le cas de l’Esca, qui a obtenu le label il y a près de deux ans. «Nous n’avons pas investi dans la qualité six mois avant la reconnaissance! Notre modèle économique, nous le construisons depuis des années. C’est la raison pour laquelle nous ne changerons pas notre politique tarifaire», confie son président, Thami Ghorfi. Même démarche chez HEM, qui ne compte pas déroger à sa politique: Des augmentations «modérées», opérées tous les deux ans, et cela depuis 30 ans.

L’EMSI, aussi, défend son modèle «d’école d’ingénieurs pour la classe moyenne» et compte garder des prix «raisonnables». «Cette année, il n’y aura pas de hausse. Si nous décidons d’y procéder par la suite, elle restera raisonnable», assure son président, Kamal Daissaoui.
A l’ISGA, non plus, pas de répercussion sur les frais cette année. Mais une étude sera menée en interne, afin de trancher la question pour la rentrée 2019-2020.

«Cela fait huit ans que nous n’avons pas augmenté nos prix, parce que nous prenons en compte cette conjoncture difficile où beaucoup de parents sont en difficulté», relève, pour sa part, Mohamed Zaoudi, directeur de l’IGA. «Il y aura certainement une petite hausse à l’avenir. Néanmoins, elle ne concernera que les nouveaux étudiants et non ceux déjà engagés avec nous dans le cursus», précise-t-il. o

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