Tribune

Emploi: Un plan à plusieurs inconnues

Par Ahmed AZIRAR | Edition N°:5258 Le 24/04/2018 | Partager

Ahmed Azirar, économiste (Ph. L’Economiste)

Sans que personne ne s’en aperçoive, beaucoup de choses ont dû changer dans l’économie marocaine... pour que le gouvernement s’engage à multiplier par 3 ou 4, voire 5, les emplois à créer annuellement d’ici 2021! Un plan de l’emploi des plus décidés et des plus ambitieux. S’ils se réalisaient, les objectifs qu’il vise légitimeraient le maintien de cette équipe gouvernementale aux commandes pour des années!
Analysons maintenant l’ampleur des changements.
Le climat est certes clément pour cette campagne agricole. Mais quelle assurance qu’il le restera pour les années à venir? 
Autre signal positif: la demande extérieure. A en croire les prévisions du FMI qui table sur 3,9% de croissance mondiale en moyenne, elle sera certainement au beau fixe. 
En revanche, plusieurs autres questions restent en suspens. 
La demande et les paiements publics, qui se sont tassés ces dernières années afin de ménager les fondamentaux nationaux, changeraient-ils de tendance? 
La trésorerie publique se serait-elle suffisamment renflouée? Ira-t-on vers encore plus d’endettement public, au risque de faire déborder le vase?
L’immobilier et le tourisme, malgré leur tendance à offrir surtout de l’emploi non décent, ont-ils repris pour de bon? Quant au secteur secondaire, sortira-t-il dans sa globalité de son trend de croissance moyenne?  
L’investissement public améliorera-t-il du jour au lendemain son efficacité? 

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«Le patronat et les syndicats s’impatientent. Le gouvernement va encore une fois devoir convaincre sur la qualité du dialogue social» (Ph. Jarfi)

Le système éducatif et de formation professionnelle «switchera-il» brutalement vers une adéquation parfaite avec les exigences du marché du travail? 
Les structures de ce même marché du travail se métamorphoseraient-elles dans la foulée pour s’adapter aux divers niveaux de la demande, de l’offre, des conditions légales, de l’intermédiation, des rapports sociaux, des pratiques professionnelles…? 
Nos plans sectoriels et autres programmes régionaux trouveraient-ils plus d’harmonie et de goût à l’emploi? 
Les régions prendraient-elles si vite la voie de la régionalisation avancée. Ont-elles les moyens financiers et humains et, surtout, les décideurs élus d’envergure?   
Last but not least, notre secteur privé actionnera-t-il une bague magique de l’emploi massif, lui, qui est enserré entre les contraintes de compétitivité et d’ouverture(1)?
Oui, un fait majeur aura changé. Après les tocsins actionnés par nombre d’organismes nationaux et internationaux (CESE, OCDE, Banque mondiale…), le gouvernement a affirmé avoir pris sérieusement conscience des urgences. Celles du chômage des jeunes, des diplômés, des femmes, qui ont atteint les seuils d’alerte; du taux d’activité bas et en baisse; de la productivité endémique; des revendications économiques et sociales en exacerbation, ainsi qu’une «aubaine démographique» à exploiter. Ces urgences ont fait sortir du tiroir les stratégies antérieures de l’emploi, activer le Comité interministériel dédié, mis sérieusement au travail des commissions sectorielles et entretenu un dialogue avec les parties prenantes nationales et locales.
Que ce plan soit pris en charge par le Chef du gouvernement en personne est un autre signe de changement dans le bon sens. Il clarifie qui plus est les responsabilités. Le traditionnel « l’emploi est l’affaire de tous » n’a plus lieu de persister. Chaque partie devra rendre compte de sa part de responsabilité, clairement définie. 
Mais est-ce vraiment suffisant, pour relever le défi d’objectifs aussi ambitieux et de court terme?
Il est à craindre que son annonce à la veille du 1er mai ne soit un signal plutôt politicien, alors que le dialogue social piétine et que les syndicats s’impatientent. Il est à craindre aussi que les rythmes intra-gouvernement et administratifs ne soient pas suffisamment synchronisés aux divers plans des secteurs, régions et programmes. Le désaccord persistant au sujet des statistiques en est un exemple révélateur.   
Le gouvernement a certainement mesuré à sa juste valeur le risque de déception qui découlera d’un éventuel nouvel échec. Rendez-vous est pris pour avril 2019, date d’une première grande évaluation d’étape. Ce plan alors sera un bon indicateur du changement de rythme, de méthode et d’action du gouvernement. Le traitement social du chômage, certes nécessaire, n’est ni économiquement ni socialement efficient.

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(1) Dès l’annonce du plan gouvernemental, le monde de l’entreprise a d’ailleurs aussitôt répliqué, par le biais de son représentant patronal, la CGEM, qui a publié son étude sur le secteur informel, re-pointant du doigt les «verrous tenaces» qui bloquent la compétitivité et l’emploi et appelant à plus de soutien et de concurrence lotyale.

 

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