Société

La charité, entre Coran et Torah

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5251 Le 13/04/2018 | Partager
Sadaka pour les musulmans, tsedaka pour les juifs
Même appellation, même référentiel
Des ressemblances frappantes
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«Les trois philosophes» du peintre vénitien de la renaissance Giorgione (1478 - 1510). La célèbre et énigmatique peinture a fait couler beaucoup d’encre. Certains y voient trois symboles. Celui de droite, un philosophe ou un savant grecque représentant le commencement de la science. Au milieu, un philosophe arabe représentant la culture musulmane ayant enrichi l’œuvre grecque. Et à gauche, un Européen de la renaissance, symbole de la continuité de l’héritage scientifique de l’humanité. Cette transmission n’aurait jamais été possible sans générosité et don de soi. L’humanité ne saurait se développer sans partage

La charité, une valeur consacrée à la fois par la Torah et le Coran. Tsedaka pour les juifs, sadaka pour les musulmans, la prononciation diffère légèrement, mais le nom est le même. Le principe aussi. Ce qu’en disent les cheikhs et les rabbins est frappant par sa ressemblance.

A croire qu’il ne s’agit, en fait, que d’une seule religion. Les plus pieux y verront la preuve que ce sont des paroles provenant d’une unique source divine, dont le message ne saurait changer, quel que soit le messager.

«Nous avons des regards qui convergent et se superposent pour ne donner finalement qu’un seul point de vue. S’adressant au Prophète, le Coran dit: Je n’ai envoyé de messager avant toi que pour atteindre le même but, consacrer mon unicité. Il s’agit donc de la même mission, la même émanation, la même origine, et le même objectif», relève le professeur en théologie et chercheur en pensée islamique et sciences de l’éducation, Abdellah Chérif Ouazzani.

Il intervenait récemment à Casablanca, à la cérémonie d’hommage de la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain à son ancien président, feu Jacques Toledano. A ses côtés, Armand Abecassis, professeur émérite de philosophie à l’université de Bordeaux, également écrivain. Les deux intervenants sont revenus sur la notion de charité dans le judaïsme et l’islam. Un sujet soigneusement choisi par les organisateurs, en hommage au grand et discret mécène qu’était Jacques Toledano.

Au-delà de l’élan du cœur, une obligation

Les deux religions présentent la charité comme étant, d’abord, une obligation. Pour les juifs, la tsedaka, construite sur la notion de tsedek (justice), possède deux visages, à la fois contradictoires et complémentaires. Selon le premier, la tsedaka est un devoir issu d’une prescription divine. «Lorsque Dieu apparut à Abraham, il lui a dit de prescrire à ses enfants la voie divine, en pratiquant la charité et la justice. L’Homme n’est pas sur terre pour d’abord aimer le Seigneur et se perdre en lui, mais pour porter secours aux offensés et aux opprimés. Et dans une citation du talmud: à la veuve, l’orphelin, le pauvre et l’étranger», explique Abecassis. Marcher dans la véritable voie divine signifie donc, en priorité, aider l’autre. «La sainteté même passe par la tsedaka», ajoute le professeur de philosophie.

Peut-on aimer un inférieur?

Se conformer au commandement divin suffit-il à se sentir quitte? Loin de là. Il faut remplir une autre condition, et c’est le deuxième visage de la tsedaka: la bonté, dite «hessed». Une valeur essentielle. Les rabbins pensent que le monde repose sur l’étude, la prière et le hessed.

Cela dit, la bonté doit s’adresser à tous. «Le talmud rapporte que Dieu a créé, non pas les juifs, les religieux ou les savants à son image, mais l’Homme de manière générale. Même si nous ne savons pas exactement ce que cela signifie, prenons-le philosophiquement, il faut adopter le hessed envers tout le monde, sans distinction», explique Abecassis.    

La charité ne saurait donc se compléter sans ses deux visages: La rigueur dans l’accomplissement du devoir religieux, ce que l’on appelle «dine», le même mot est utilisé en arabe, et le hessed. «Si je ne ressens pas que c’est pour moi une obligation d’aider l’autre à réintégrer l’histoire, que veut dire l’aimer? Et puis, peut-on aimer un inférieur? Il faudrait l’élever au niveau de l’égalité pour prétendre l’aimer», argue Abecassis.

Selon le professeur de philosophie, la rigueur seule conduit à la violence, tandis que la bonté sans discernement «court le risque de la perversion».  Construire un monde sur le hessed pur le détruit. Le bâtir sur la base de la seule justice l’enlise dans la violence. Trouver un équilibre entre les deux, c’est la voie à suivre. «La véritable bonté ne peut oublier la rigueur. Le véritable dine ne peut oublier le hessed», conclut Abecassis.

Ce qui pèse le plus dans la balance 

En islam, la partie obligatoire de la charité est appelée zakat. Elle est annuelle et obéit à un taux précis. Toutefois, pour être un «bon croyant», il faut aussi s’acquitter de la partie recommandée, celle du don de soi. La charité figure parmi les actions les plus encouragées et les mieux rétribuées. Le Coran utilise deux appellations pour la désigner, sadaka et infak.

«Les deux termes reviennent dans le Saint Coran plus de 120 fois. Cela pour nous rappeler à quel point il est important de donner», précise Abdellah Chérif Ouazzani. Dans la sourate Al Mounafiquoun, verset 10, Allah s’adresse aux croyants: Donnez avant que la mort ne vienne à l’un de vous et l’emporte et qu’il dise alors: Seigneur, si seulement vous me faisiez revenir à la vie, ne serait-ce qu’un court délai. Je ferais l’aumône et serai parmi les gens de bien.

«Le prophète nous informe que la personne partie dans l’au-delà voit la balance des actions. Elle constate ainsi que ce qui pèse le plus ce n’est pas la prière, le jeûne ou autres rituels d’adoration, mais le don», explique Chérif Ouazzani.

Empêcher l’humain de perdre sa dignité

La meilleure des tsedaka est discrète. «Dieu aime la discrétion», rapporte la tradition juive. Il faut ainsi agir à sa façon, l’ostentation est rejetée. «La discrétion permet de préserver la dignité de la personne qui a reçu la charité. Un hadith précise que sept personnes seront couvertes sous l’ombre de Dieu le jour où il n’y aura pas d’ombre, c'est-à-dire, le jour du jugement dernier.

Parmi elles, celui qui cède une sadaka tellement discrète que sa main gauche ne peut pas savoir ce que la droite a offert», relève Chérif Ouazzani. «Il s’agit également d’une sadaka désintéressée. Dans un hadith, Allah dit: Je suis le meilleur des associés. Celui qui entreprend une action pour être reconnu comme étant le donneur aux yeux de l’autre, qu’il cherche sa rétribution chez lui», rajoute-t-il. 

Empêcher l’Homme de perdre sa dignité. C’est justement la raison qui fonde l’obligation de la tsedaka dans le judaïsme. «Chaque Homme porte l’humain qui lui a été donné à sa naissance à sa manière, selon son caractère, son tempérament, son histoire, sa société… Quand il est condamné à la mendicité, l’humain en lui se dégrade. Vous ne l’aidez pas par amour ou par un élan du cœur. Vous avez le devoir de lui porter secours, vous en êtes responsable», insiste Abecassis.

Deuxième fondement, le pauvre réduit à la mendicité est «exclu de l’histoire», selon le talmud, puisqu’il passe sa vie à demander l’aumône au lieu de participer activement à sa communauté. Une injustice que tout bon croyant a le devoir de réparer.

 

 

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