Enquête

Le Haouz menacé d’une catastrophe écologique

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5231 Le 16/03/2018 | Partager
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Vue du Barrage Yacoub El Mansour en ce début mars 2018

De Tahannaout à Tlat N’Yacoub, quelque 65 km, plusieurs communes rurales de la province sont dépourvues de décharges publiques. Les douars disséminés dans les montagnes et les vallées jettent leurs ordures n’importe où, parfois au bord des cours d’eau, menaçant ainsi de pollution le fleuve N’fis. Le barrage Yacoub El Mansour, à Ouirgane, qui alimente en eau potable Marrakech, risque une catastrophe écologique à la moindre crue.

SI les grandes villes du Royaume ont pu développer elles-mêmes ou externaliser un secteur aussi vital dans la vie d’une cité que la collecte des ordures et leur traitement, tel n’est pas le cas d’une bonne partie des communes rurales. Ces dernières tâtonnent pour trouver des solutions, chacune selon ses moyens.

Mais beaucoup d’entre elles sont confrontées à un sérieux problème d’insalubrité publique lié aux décharges informelles et anarchiques qui pullulent, en l’absence de contrôle, menaçant de pollution les cours d’eau, les hommes, les animaux et l’environnement.

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Certaines, gérées par des élus prévoyants, sont arrivées à improviser des solutions et juguler ainsi les dégâts, grâce à l’apport de la société civile et la collaboration des populations, d’autres, faute de moyens et d’imagination, ou à cause de conflits d’intérêts partisans, sont dans l’impasse.

On est dans la province du Haouz. Il suffit de quitter la ville de Tahannaout (à 30 km de Marrakech) et de prendre la nationale menant aux communes rurales d’Asni, Ouirgane, Timegdal, Ijoukak, Tlat N’Yacoub, pour mesurer l’ampleur du désastre. Au long de la route, quelque 65 km, on a la désagréable surprise de rencontrer ça et là des décharges d’ordures anarchiques, faute d’une collecte organisée, responsabilité des autorités communales.

Commençons par Asni, à 17 kilomètres de Tahannaout, une commune rurale de 21.000 habitants, et une superficie de 204 km² s’étendant jusqu’à Imlil. Elle n’est jamais arrivée à solutionner le problème des ordures ménagères. Le samedi, jour du souk hebdomadaire, les trois camions de la commune s’affairent, en fin d’après-midi, à ramasser des tonnes de déchets provenant du marché. Pour les déposer où? Sur un terrain de 500 m² appartenant à la commune, tout à fait à proximité du lieu où se tient le souk, autant dire en plein centre d’Asni.

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Déchets à la surface du lac du barrage Yacoub El Mansour

Ces ordures hebdomadaires s’ajoutent à celles, quotidiennes, de ce centre urbain rural (4.000 habitants) ramassées par les mêmes camions. Certes, Asni-centre ne produit pas plus de 2 tonnes d’ordures ménagères par jour, selon les responsables de la commune. Mais, si pendant l’hiver ça n’inquiète pas outre mesure -en attendant du moins que ces ordures soient incinérées le lendemain-, l’insalubrité devient sérieuse pendant la saison chaude, quand la canicule atteint les 45 °C.

Foyer pestilentiel

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Décharge informelle à Ouirgane

La décharge se transforme ainsi en l’espace d’une journée, voire de quelques heures, en un foyer pestilentiel repoussant, attaqué de toutes parts d’une meute de chiens et de nuées d’insectes. Pourquoi stoker ces ordures au centre du village et ne pas trouver un autre terrain loin de la population? La réponse du président de la commune, Hussein Zaârour, est cinglante, un brin cynique: «Nous gardons la décharge là exprès, pour la montrer à des autorités plus hautes que nous, et leur faire savoir que notre commune est incapable de résoudre ce problème. C’est à elles de prendre leurs responsabilités. C’est une carte de pression que nous jouons pour les faire agir».

Zaârour n’est pas à sa première élection à la tête de cette commune. Son premier mandat remonte à 1983, avec l’Union constitutionnelle (UC). Depuis, il est toujours élu haut la main, quelle que soit la bannière sous laquelle il se présente (après l’UC, ce sera le Parti démocrate national -PND-, pour finir, en 2009 et 2015, sous la bannière du Parti authenticité et modernité -PAM). « Ici, on ne connaît pas le parti, on ne connaît que la personne», tranche notre interlocuteur. Zaârour, élu en 2015 in extremis, avec une seule voix de plus que son adversaire, est en effet un pur jus d’Asni.

Du haut de ses 81 ans, il a accumulé une expérience à toute épreuve, et si la population lui fait confiance depuis 35 ans, c’est qu’il est, d’après lui, crédible, efficace. «Ecoutez, je n’ai pas de bâton magique, mais je fais ce que je peux pour satisfaire ma commune et sa population. Si le problème des ordures reste entier, c’est plus fort que moi». La commune d’Asni n’est plus celle des années 1983, date de sa première élection. Il n’y avait pas plus de trois boutiques, pas de café, aucune agence bancaire, pas de collège et pas de lycée, aucune pharmacie et aucun cabinet médical privé.

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Côté jardin d’un établissement hôtelier à Ouirgane

Asni centre était un nuage de poussière, il n’y avait même pas une route goudronnée digne de ce nom, et pas plus de 5.000 habitants. Maintenant, il y a tout cela et plus encore. «Notre budget en 1983 ne dépassait pas les 100.000 DH, il est actuellement d’un milliard de centimes. La population a triplé par rapport aux années 1980, et les ordures de même. Interrogez-moi sur autre chose que de collecte d’ordures, parlez moi d’éducation, de santé, de route, d’eau, d’électricité…».

Coriace, futé, ce président de commune a des arguments de quoi confondre son interlocuteur. Mais à sa décharge, admettons qu’avec les nouveaux modes de consommation des ménages et l’accroissement en conséquence des quantités de déchets, toute solution de collecte et de traitement des ordures devrait être conçue à l’échelon de la province du Haouz.  

A 12 kilomètres d’Asni, la commune de Ouirgane regroupe, en plus de Ouirgane-centre, Marigha et la vallée d’Azaden. C’est pire qu’à Asni, elle n’a même pas un camion pour ramasser ses ordures. De taille plus petite que cette dernière certes, avec 26 douars, et seulement 7.600 habitants, cette commune est aussi plus pauvre qu’elle: 3,2 millions de DH comme budget (2017).

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Souk hebdomadaire de samedi à Asni

Les ordures ménagères? Aucune décharge publique où les douars éparpillés dans la montagne et la vallée pourraient jeter leurs poubelles. Résultat, chaque douar, chaque établissement hôtelier, improvise sa décharge, parfois dans le domaine forestier, au grand dam des Eaux et Forêts et au nez et à la barbe du caïd.

Les randonneurs qui affluent, du Maroc et de l’étranger, vers la région, connue pour ses fabuleux sentiers à proximité du fameux Parc national de Toubkal (PNT), de la réserve royale du mouflon et de la réserve des gazelles, se désolent que telles immondices côtoient ces beaux paysages et gâchent en plus une forêt riche de caroubiers, thuya, de chêne…, et de jardins privés riches de noyers, amandiers, oliviers et autres pommiers…

Déchets solides

Il arrive que ces déchets soient jetés juste à proximité d’une rivière ou d’un oued, et imaginez le désastre quand ils se mélangent avec cette eau pure qui descend des sources des montagnes, avec toutes les conséquences néfastes que cela peut produire.

Déjà, en 2015, le troisième rapport sur l’état de l’environnement du Maroc a déclenché une sonnette d’alarme: «Les décharges sont sources d’émissions de méthane, puissant gaz à effet de serre, et d’autres émanations gazeuses toxiques». Imaginez si les retenues d’eau, les puits, la nappe phréatique en général, et le barrage Yacoub El Mansour à côté, sont touchés, ça sera un désastre écologique de taille.

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Village Tlat N’Yacoub

Certains douars ont pu, plus ou moins avec succès, grâce aux ONG locales, conjuguer leurs efforts et compter sur leurs propres moyens en créant des décharges, pas loin de chez eux, et incinérer eux-mêmes ces déchets. Quid des déchets solides (bouteilles en plastique, boîtes de sardines…)? Ils finissent dans la nature, insolubles pour un siècle ou plus.

Le pire est que Ouirgane abrite ce fameux barrage au bord duquel ces déchets sont abandonnés, pendant des semaines, voire des mois, avant qu’ils ne soient perdus de leur propre gré dans la nature, ou, dans les meilleurs des cas, incinérés. A la surface du lac du barrage, on peut déjà apercevoir flotter en toute impunité des sacs et autres bouteilles en plastique, transportés par le fleuve N’fis.

En ce début de mars, ça a monté d’un cran avec les pluies torrentielles qui ont arrosé la région et rempli substantiellement ce fleuve, lequel se croise à l’embouchure avec l’oued Azaden, avant d’aller alimenter les eaux du barrage Yacoub El Mansour. D’une retenue de 70 millions de mètres cubes, ce dernier a été conçu pour alimenter en eau potable la ville de Marrakech, via le barrage Lalla Takerkoust et son lac artificiel de plus de 7 km de long.

Que fait la commune rurale, qui gouverne les trois zones, celles de Marigha, Ouirgane et de la vallée d’Azaden, pour trouver une issue à ce problème de ramassage des ordures? Elle est pour l’instant incapable, selon son président, Brahim Chokri, de régler ce dilemme, faute de moyens financiers.

«Notre commune est pauvre en ressources. Nous avons préparé des projets et évalué les charges que va nous coûter la collecte des ordures dans cette région, la facture sera salée, il nous faudra dégager pas moins de 300.000 DH par an, somme que notre commune est incapable à présent de dégager. Le camion, nous sommes prêts à le trouver, ce qui va coûter cher, ce sont la gestion de cette collecte, le payement des ouvriers recrutés et le gasoil nécessaire pour faire marcher le camion». Mais que vaut cette somme devant les risques de destruction de l’environnement, de l’infection des eaux, de la pollution des oueds et du barrage à côté. Cette question doit interpeller, au-delà de la commune en question, des autorités plus hautes.

A 25 km de la commune de Ouirgane, on est à la commune de Tlat N’Yacoub (cercle d’Asni). Nous avons parcouru, pour l’atteindre, une route en zigzag au milieu de la montagne, endommagée en ce début mars par des éboulements de pierre. En certains endroits, elle est traversée de cours d’eaux qui descendent de falaises. Les autorités de ce village au pied du Tizi N’test sont arrivées à mieux gérer le ramassage de leurs ordures que les deux communes d’Asni et de Ouirgane.

La commune a mis à la disposition de la population, quelque 7.000 âmes, un terrain pour y installer la décharge, et un camion pour le transport. Le caïd de la commune veille au grain. Il a interdit formellement à la population de jeter n’importe où les ordures, il fait des tours quotidiens au travers de son territoire pour en contrôler l’exécution.

Les ordures ainsi collectées dans ces décharges contrôlées passent régulièrement au feu. Les déchets solides, les enfants du village s’en occupent. Ils les remettent en échange de quelques dirhams à un revendeur de déchets qui vient sur place les récupérer.

Une solution en perspective à Asni-Ouirgane

Selon les présidents des deux communes d’Asni et de Ouirgane, il y a un projet de ramassage des ordures conçu à l’échelon provincial. Sur un terrain de 6.000 m2, acquis par la commune d’Asni, une décharge sera créée loin d’un km d’Asni-centre pour stocker les déchets de ces deux communes. A ce projet sont associées aussi les communes d’Amezmiz et de Tahannaout. Ces deux dernières créeront leurs propres décharges. Chacune de ces communes aura son propre camion de ramassage et ses ouvriers. Toutes ces ordures seront transportées par la suite vers la décharge contrôlée de la ville de Marrakech, installée dans la commune l’Mnabha, à 40 km au nord de la ville ocre, pour être ensuite acheminées au centre de tri et de valorisation.

37% des déchets sont évacués vers les décharges contrôlées

«Les décharges sont sources d’émissions de méthane, puissant gaz à effet de serre, et d’autres émanations gazeuses toxiques», avait souligné le 3e rapport sur l’état de l’environnement du Maroc daté de 2015. L’accroissement des quantités des déchets, a souligné le même rapport, pose une série de problèmes tant au niveau de la collecte et de l’évacuation qu’au niveau de la mise en décharge, notamment dans les petites communes et les agglomérations urbaines. Plus grave: les déchets sont source de contamination des sols et des eaux douces et côtières. Quelques chiffres du ministère chargé de l’Environnement: 40% des eaux sont de qualité médiocre et seulement 280 millions de m3 sont traités sur 750 millions de m3 d’eaux usées. 37% des déchets sont évacués vers les décharges contrôlées.

Les établissements hôteliers improvisent leurs décharges

Certains établissements hôteliers de la commune de Ouirgane, souvent au décor rustique, une qualité d’accueil et de service irréprochable, peinent à gérer ce problème de déchets. Et chacun improvise sa propre décharge. Le plus ancien et le plus luxueux, La Roseraie, fondé en 1970, jette ses déchets sur un terrain à proximité et les incinère quand il le faut. «C’est un gros problème qui devrait être résolu en amont, nous craignons qu’à la première crue, les oueds pollués par ces immondices se déversent dans le barrage, une solution doit être trouvée pour éviter le pire», espère Abdelkader Fenjerou, le fondateur et le propriétaire de La Roseraie. Idem chez Momo, à un kilomètre plus loin. Son propriétaire, Mohamed Idel Mouden, déverse ses ordures dans une chambre à même sa maison d’hôtes de charme, et en met le feu régulièrement. Ce qui en reste comme déchet solide, il le transporte à Marrakech.

 

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