Régions

Al Hoceïma/Jerada: Le drame des promesses non tenues

Par Ali KHARROUBI | Edition N°:5201 Le 02/02/2018 | Partager
Si le passé des deux villes est différent, les attentes socioéconomiques sont les mêmes
Les approches dans le traitement des revendications restent différentes
Des universitaires de chacune des régions décortiquent les évènements
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Dans les deux villes, un même constat: la participation massive des femmes aux protestations est une nouvelle donne à prendre en considération (Ph. AK)

Jerada, Al Hoceïma... les événements se suivent et surtout se ressemblent. Chronologiquement, les événements, dans ces deux provinces, se sont déclenchés suite à des drames: le décès du poissonnier Mouhcine Fikri happé dans une benne d’ordures (20 octobre 2016) et la noyade des deux frères (Houcine et Jadouane, le 22 décembre 2017) engloutis par les eaux dans leur descenderie.

Les trois victimes travaillaient clandestinement. Le premier s’adonnait au commerce illégal de l’espadon dans une période de repos biologique alors que les deux frères travaillaient dans l’extraction et la vente de l’anthracite sans aucune autorisation.

Ces deux drames ont servi de trame de fonds à des revendications socioéconomiques et le limogeage des responsables qui n’ont pas honoré l’engagement de leurs départements (comme cela était le cas pour le programme «Al Hoceïma, phare de la Méditerranée»). Mais pour Benyounes Merzougui, enseignant universitaire (natif de Jerada), la différence entre Al Hoceïma et Jerada est de taille.

À Jerada, les revendications datent depuis deux décennies. De plus la population locale est forgée aux revendications socioéconomiques vu son passé syndicaliste. Ce n’est pas le cas pour Al Hoceïma avec des meneurs qui ne sont pas habitués aux luttes syndicales et leurs revendications sont listées: hôpital de spécialité, université, unités de productions et mise à niveau territoriale.

À Jerada, il ne s’agit pas de nouvelles réclamations. L’accompagnement et la reconversion économique devaient commencer en 2.000, juste après la fermeture des «Charbonnages du Maroc». Beaucoup de questions sont encore en suspens en matière de liquidation des biens de cette unité de production de charbon.

À l’époque, les économistes avançaient le montant de 8 milliards de DH comme capital des «Charbonnages du Maroc». «Or, où sont passés ces milliards de DH, qui devaient servir au lancement de nouveaux programmes de croissance économique», s’interroge Merzougui.

Dans les deux cas, les protestataires précisent que leur «hirak» est pacifique. La spécificité réside dans la symbolique historique et la récupération politique donnée aux événements. Dans les deux villes, les partis politiques et les syndicats ont été bannis. Les partis politiques sont qualifiés de «boutiques électorales». Ce qui explique pourquoi les jeunes qui mènent les protestations à Jerada refusent de rencontrer le wali de la région et les ministres dépêchés sur place, en présence des partis politiques et des syndicats.

«La différence est de taille dans l’approche des autorités locales et les délégations ministérielles qui se sont rendues sur place. À Al Hoceïma, il n’y a pas eu de réunions entre ces délégations et les meneurs du Hirak. «Par contre à Jerada, dès les premiers jours des protestations, les responsables locaux ont tenu une série de rencontres avec les activistes de la protestation», explique Mohammed Echami, universitaire (originaire du Rif). Idem pour les délégations ministérielles présidées par Rabbah et Akhannouch, ministres des Mines et de l’Agriculture.

«Les autorités locales ont répondu favorablement à plusieurs revendications des activistes du hirak, dont la promesse d’embaucher 2.000 personnes, 500 dans un proche immédiat et 1.500 à moyen terme. Des actions qui seront corroborées par des stratégies de développement sectorielles», note Lahcen Elghali, ex-président du Conseil municipal de Jerada. À Al Hoceïma, le hirak avait un leader: Nasser Zefzafi. À Jerada personne n’ose s’afficher en tant que tel. C’est un piège qui risque de fausser toutes les solutions proposées par les autorités.

En matière de relance économique, les deux provinces ont bénéficié de programmes spécifiques de développement. «Al Hoceïma, phare de la Méditerranée» lancé en 2015 a nécessité 6,5 milliards de DH et ciblait le renforcement des infrastructures de base dans la région, la promotion de l’environnement social et la mise à niveau territoriale, sans oublier le développement culturel.

De son côté, le programme de développement économique et reconversion de Jerada conclu en 2.000 devait bénéficier de 2 milliards de DH en plus de 1,5 milliard de DH débloqué comme indemnisations aux ouvriers des Charbonnages du Maroc. L’indemnisation des ouvriers a été honorée mais pas l’accompagnement financier pour la reconversion de la province, conclut Elghali.

                                                                            

Jerada: Les autorités arnaquées?

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Les vestiges des Charbonnages du Maroc attestent de l’ampleur des dégâts qu’a subis un patrimoine minier qui aurait dû être sauvegardé (Ph. AK)

La liquidation des biens des Charbonnages du Maroc revient sur le devant de la scène. Plusieurs observateurs et activistes de la mouvance populaire à Jerada pointent du doigt l’opération de vente des machines de l’entreprise mythique de la ville. Ils avancent que «les autorités locales ont été grugées» par les acheteurs des biens des sociétés publiques.

Plusieurs questions restent en suspens: la liquidation des biens de cette société a-t-elle été effectuée dans les normes? Le liquidateur chargé de la vente a-t-il sauvegardé les intérêts de l’entreprise ou procédé à la va-vite pour en finir avec un capital estimé à près de 8,5 milliards de DH? A-t-il déposé un bilan en règle auprès des autorités compétentes? Qu’en est-il des résultats de l’enquête réalisée par une commission  parlementaire de l’époque? 

Selon les autorités municipales de la ville, «le matériel estimé à plus de 80 millions de DH a été cédé à 4,5 millions de DH». De plus, toutes les machines qui restaient sur place ont été pillées au fil du temps pour être revendues à la ferraille, est-il aussi indiqué.

Ce n’est pas l’unique fois où les pouvoirs publics auraient été arnaqués. Il y a quatre ans (en janvier 2014), un investisseur indien, India minerals and metals morocco (IMMM), a berné tout le monde en annonçant qu’il allait reprendre la Fonderie de Zellidja, à Sidi Boubker, avec la création de 200 emplois directs et 400 indirects.

L’investissement pourtant annoncé en grande pompe n’a jamais vu le jour, et les investisseurs indiens se sont volatilisés, laissant intentions et autorités sur le carreau. Cet investisseur aurait même eu maille à partir avec la justice britannique en 2005 contre le géant de l’acier Lakshmi Mittal (voir nos éditions n°4203 du 31 janvier 2014 et n°5196 du 26 janvier 2018).

De notre correspondant, Ali KHARROUBI

 

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