Competences & rh

Enseignement supérieur: Les universités publiques crient à la concurrence déloyale!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5198 Le 30/01/2018 | Partager
Contrairement aux établissements privés, leur autonomie n’est que partielle
Elles restent handicapées par des procédures lourdes et complexes
Pour dépenser leur argent, c’est la croix et la bannière!
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Les universités publiques accueillent 91,4% des effectifs de l’enseignement supérieur. Faute de moyens, financiers et humains, elles peinent à remplir correctement leur mission, notamment au niveau des établissements à accès ouvert, qui font face à une massification effrénée (87% des effectifs)

Qui l’aurait cru. Ce sont aujourd’hui les universités publiques qui se plaignent de la «concurrence déloyale» du privé. Il y a à peine deux ans, c’était l’inverse. Mais depuis, les universités privées, au nombre de 11 (6 privées et 5 dans le cadre du partenariat public-privé) ont obtenu un atout de taille: la possibilité de se faire reconnaître par l’Etat et de délivrer des diplômes équivalents.

Elles bénéficient désormais de tous les ingrédients leur permettant d’augmenter leur attractivité. Et dans cette nouvelle configuration, elles ont un avantage concurrentiel auquel leurs homologues du public ne peuvent toujours pas prétendre: l’autonomie totale et absolue dans la gestion de leurs ressources financières.

Evidemment, il n’est pas question de leur reprocher l’obtention de ce droit. Cependant, à chaque fois que la tutelle accorde un avantage à une partie, cela se fait au détriment de l’autre. Décidément, il y a toujours un perdant dans l’histoire. Même si la loi 01-00 régissant le secteur consacre ce principe d’autonomie des universités publiques, dans les faits, la liberté dont elles jouissent n’est que partielle.

«Nous bénéficions de l’autonomie totale en matière de pédagogie et de recherche scientifique. Mais là où le bât blesse, c’est au niveau de la gestion financière», explique Yahia Boughaleb, président de l’université d’El Jadida. «Or, il s’agit du nerf de la guerre.

Les établissements privés peuvent, par ailleurs, demander une contrepartie à leurs étudiants, ce que nous ne pouvons pas faire dans l’immédiat. Il est important de faire sauter le tabou de la gratuité», surenchérit Houdaïfa Ameziane, président de l’université de Tanger.

Les universités publiques reçoivent généralement des budgets annuels trop maigres pour leur permettre de répondre à tous leur besoins. C’est le cas de celle d’El Jadida. La jeune université, créée en 1992, est en plein développement sur de nouvelles régions, telles que Sidi Bennour, d’où proviennent 40% de ses étudiants, et El Haouzia. «Le budget qui nous est octroyé suffit à peine à gérer les établissements existants. Même si nous faisons appel à des partenaires pour nous accompagner, cela reste insuffisant», regrette Boughaleb.

Certes, la loi leur permet de générer des revenus complémentaires, grâce à des prestations de services et à des contrats avec des industriels. Toutefois, la lourdeur des procédures fait fuir les opérateurs privés. «L’an dernier, nous avons réalisé plus de 100 millions de DH de recettes propres. Nous aurions pu dépasser ce chiffre, si nous n’affrontions pas autant de freins», confie le président de l’université de Casablanca, Driss Mansouri.

«Le contrôle a priori ralentit tous nos projets», poursuit-il. En effet, jusqu’à présent, les universités publiques ne disposent pas de comptabilité générale, ce qui rend le contrôle a posteriori impossible. Elles sont donc soumises à des vérifications préalables, avec des procédures bureaucratiques complexes retardant tous leurs chantiers.

Pour procéder à des acquisitions de matériels et équipements scientifiques, c’est une galère. Il faut suivre tout un ensemble de procédures lentes et laborieuses.
«Le passage à la comptabilité générale est conditionné par  le transfert de la propriété du foncier et de toutes les immobilisations du ministère de tutelle à l’université. Le personnel aussi doit dépendre directement de l’université», explique Mansouri. Et c’est justement le point le plus problématique. Jusqu’à aujourd’hui, les syndicats s’opposent à cette idée.

Pour les présidents d’université, il est aujourd’hui nécessaire d’ouvrir, de toute urgence, les négociations autour de l’autonomie élargie de leurs institutions.
Le nouveau ministre de l’Education nationale, de la Formation professionnelle, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Saaïd Amzazi, lui-même ancien président de l’université de Rabat, s’attaquera-t-il à ce dossier?

Les chercheurs découragés

«A Casablanca, nous disposons de 2.300 enseignants-chercheurs, c’est beaucoup d’expertise! Nous essayons de développer leur culture d’appartenance à l’université, mais quand ils ramènent des projets, ils trouvent beaucoup de difficultés. Cela les dissuade», regrette Mansouri. Beaucoup avaient, par exemple, participé à l’appel à projets R&D, lancé par le ministère de l’Enseignement supérieur en 2014. Sauf que l’autorisation de dépenser les fonds accordés n’a été octroyée à certains établissements qu’en septembre 2017. Il faut donc à chaque fois patienter 3 à 4 ans pour recevoir l’argent. De quoi les décourager (voir L’Economiste du 10 octobre 2017, édition N°5123).

                                                                                           

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■ Driss Mansouri, président de l’université de Casablanca
«L’université publique a les pieds et mains liés et on lui demande de rentrer dans la compétition internationale. Elle doit absolument bénéficier de l’autonomie élargie. Le manque de souplesse actuel est incompatible avec sa vocation de formation, de recherche et d’innovation»

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■ Yahia Boughaleb, président de l’université d’El Jadida
 «Il est temps de donner à l’université la liberté d’agir. Les procédures de lancement de marchés auxquelles nous sommes confrontés sont tellement archaïques. Elles partent, peut-être, du principe que l’université n’est pas capable de gérer ses finances elle-même. Parfois un trésorier payeur peut bloquer le fonctionnement de toute notre organisation»

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■ Houdaïfa Ameziane, président de l’université de Tanger
«Nos procédures sont bureaucratiques et très handicapantes. Elles ne nous permettent pas d’être réactifs face à tous les défis. Le gouvernement et le ministère des Finances doivent comprendre que l’université n’est pas un établissement public comme les autres. Nos missions et les services que nous rendons sont particuliers. Il faudrait des procédures spécifiques à l’université, lui permettant d’honorer ses engagements et de faire son travail dans les règles de l’art».

 

 

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