Tribune

Importations excessives… en médicaments

Par Abdel Majid BELAÏCHE | Edition N°:5195 Le 25/01/2018 | Partager

Ex-cadre dans l’industrie pharmaceutique et chercheur en économie de la santé (Ph. A.B.)

Le secteur pharmaceutique industriel marocain est confronté, depuis quelques années, à un sérieux problème de sa balance commerciale. Alors que ses importations explosent, ses exportations peinent à se développer. En 2016, les importations pharmaceutiques du Maroc, représentaient 5458,3 millions de DH alors que ses exportations ne dépassaient pas les 996,3 millions. Il en a résulté un déficit de la balance commerciale pharmaceutique de 4462 millions de DH.

Les échanges pharmaceutiques extérieurs du Maroc se répartissent en 3 catégories: Les produits à usage humain, ceux à usage vétérinaire et les produits pharmaceutiques de base. En 2016, les premiers représentaient 91,7% des importations et 96,2% des exportations, les seconds ne représentaient que 8,3% des importations et 3,8% des exportations alors que les troisièmes ne représentaient pas plus que 0,01% des importations et sont totalement absents au niveau des exportations.

L’industrie pharmaceutique marocaine, avec toutes ses composantes (nationales, multinationales ou mixtes), est aujourd’hui, en mesure de fabriquer tous les médicaments à l’exception de ceux issus des biotechnologies, des vaccins à usage humain, des hormones, des anticancéreux et des médicaments sous forme d’aérosols.

Toutefois, la production de certains anticancéreux a déjà commencé ainsi qu’une fabrication partielle de biosimilaires. Une unité de fabrication des aérosols, est également en cours d’implantation. L’incapacité actuelle de produire les médicaments déjà cités, est liée au fait que leur fabrication, soit fait appel à des technologies plus complexes et plus coûteuses soit ne peut justifier des investissements industriels, du fait de la faiblesse des volumes de consommation.

Depuis quelques années, l’industrie pharmaceutique marocaine a amorcé un virage, en s’orientant également, vers la production de génériques et de biosimilaires à forte valeur ajoutée, des médicaments princeps et notamment les plus coûteux.
Logiquement, seuls les médicaments non fabricables au Maroc, doivent et peuvent être importés. Le principe de n’importer que les médicaments non-fabricables au Maroc, a été historiquement, à l’origine de l’implantation de la 2e plus importante industrie pharmaceutique du continent Africain, dans notre pays et a permis son développement au cours des 6 dernières décennies.

L’industrie pharmaceutique marocaine couvrait, au début des années 80, jusqu’à 85% de la consommation du pays en médicaments. Aujourd’hui, elle en couvre moins de 65% de ces besoins. Comment cette industrie, qui a pourtant la capacité de fabriquer près un milliard de boites par an, n’arrive plus à couvrir une consommation qui ne dépasse pas les 400 millions de boites?

La réponse à cette question, se trouve dans la nature de nos importations en médicaments. Une analyse qualitative et quantitative des échanges pharmaceutiques extérieurs du Maroc, à partir des chiffres de la base de données de l’office des changes du Maroc, montre clairement, que de nombreuses catégories de médicaments fabricables au Maroc, continuent d’être massivement importés. En 2016, les médicaments fabricables au Maroc représentaient, 48,7% en valeur, des importations des produits pharmaceutiques à usage humain.

Il est donc possible de réduire nos importations pharmaceutiques de près de moitié et diminuer notre déficit de la balance commerciale pharmaceutique de plus de 2,4 milliards de DH. L’augmentation excessive des importations est en rapport avec de multiples facteurs dont l’un des plus importants est le mode actuel d’attribution des autorisations de mise sur le marché (A.M.M.) à l’importation et à la fabrication ainsi que celui relatif aux autorisations temporaires d’utilisation (A.T.U.).

Dans le secteur industriel pharmaceutique, de nombreux opérateurs se plaignent depuis quelques années, des difficultés d’attribution des A.M.M. à la fabrication et des délais, anormalement longs, pour obtenir ces autorisations alors que des A.M.M. à l’importation seraient accordées plus facilement et souvent dans des délais très courts.

De même, on s’étonne, dans le secteur pharmaceutique de l’explosion des délivrances des autorisations temporaires d’utilisation (A.T.U). Les A.T.U. permettent, certes, à des patients marocains de disposer de médicaments indispensables pour traiter des maladies graves (cancers etc.) mais qui ne disposent pas d’A.M.M. effective, permettant leur commercialisation dans notre pays.

Toutefois, la délivrance des A.T.U. doit être l’exception plutôt que la règle. Les laboratoires dont les médicaments font l’objet de multiples et fréquentes ATU, doivent normalement régulariser leur situation, en demandant une A.M.M. locale, pour leurs produits. L’attribution d’une A.M.M. permet du même coup d’accorder un Prix public de vente (P.P.V.) et un P.H. (Prix hospitalier).

Or ces prix publics et hospitaliers peuvent être largement inférieurs à ceux pratiqués en A.T.U., du fait qu’ils sont fixés par le Ministère de la santé, sur la base d’un benchmark des prix dans 6 pays (France, Belgique, Espagne, Portugal, Turquie et Arabie Saoudite) auxquels j’ajoute éventuellement le pays d’origine, s’il n’en fait pas déjà partie). Le bénéfice économique est alors, évident, aussi bien pour les patients que pour les organismes gestionnaires de l’assurance maladie, qui ont la charge de rembourser ces médicaments, en général parmi les plus coûteux.

L’excès des A.M.M. à l’importation et l’abus des A.T.U., ont certainement largement contribué, à l’augmentation de nos importations en médicaments et à la dégradation de la balance commerciale pharmaceutique du Maroc. Ces importations massives et injustifiées, en médicaments, pourtant fabricables au Maroc, constituent une lourde sanction pour les industriels pharmaceutiques, qu’ils soient nationaux ou multinationaux.

Ces industriels avaient pourtant lourdement investi dans des unités industrielles ultra-modernes, créant ainsi de nombreux emplois et ont recruté notamment des cadres et des diplômés de haut niveau. De même, ils ont contribué à la création de la valeur ajoutée industrielle nationale et à la réduction du déficit de notre balance commerciale. Les importations injustifiées en médicaments, troublent aussi le jeu d’une concurrence juste et loyale.

Le tissu industriel pharmaceutique marocain, représente pour notre pays, l’assurance de notre souveraineté et de notre indépendance sanitaire. Il est aussi le garant de notre sécurité, en matière d’approvisionnement continu en médicaments.
La fabrication pharmaceutique locale, nous éloigne des aléas des pénuries et des ruptures de stocks en médicaments essentiels et stratégiques.

Les ALE pharmaceutiques, des accords «gagnant-perdant»

Le Maroc a signé de nombreux accords de libre échange (ALE). Le secteur pharmaceutique marocain, a été le grand perdant dans la majorité de ces ALE. A l’exception de ceux signés avec l’Egypte et la Tunisie, tous les accords n’ont eu pour conséquence, qu’une aggravation du déficit de la balance commerciale pharmaceutique. L’Europe représentait, 79% des importations pharmaceutiques marocaines en 2016 et avait contribué à 80%, au déficit de la balance commerciale pharmaceutique. En ce qui concerne les USA, la seule exportation significative du Maroc vers ce pays, date de l’année 2008 alors que les importations des produits pharmaceutiques des USA ont connu une augmentation aussi importante que régulière au fil des ans. L’accord avec la Turquie a aussi largement profité à ce pays mais pas au Maroc. Finalement, seuls nos échanges Sud-Sud avec les pays Africains ont été largement bénéficiaires pour le Maroc.

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc