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La mosquée Tinmel, chef-d’œuvre de l’architecture almohade, toujours vivante

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5187 Le 15/01/2018 | Partager
9 siècles après sa construction, le monument défie le temps
Classée par l’Unesco patrimoine mondial de l’humanité, elle fut l’objet de la plus grande restauration de son histoire
Le projet de couvrir la salle de prière d’une toiture est au programme
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Neuf siècles après sa construction en 1153 après JC par le sultan almohade, Abd al-Moumen Ibn Ali, elle s’impose à tout visiteur

A une centaine de kilomètres de Marrakech sur la route nationale 203, l’ancienne route de Taroudant, difficile de ne pas faire une halte, une fois après avoir entamé l’ascension du col de Tizi n’Test, pour visiter un monument de l’histoire du Maroc: La mosquée de Tinmel (Tinml qui veut dire «école» en tamazight).

Neuf siècles après sa construction en 1153 après J.C par le sultan almohade, Abd al-Moumen Ibn Ali, elle s’impose au voyageur. En cette fin d’année 2017, peu de neige sur les cimes, mais un froid glacial enveloppe toute cette partie du Haut Atlas.

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Plaque commémorative de la restauration affichée sur la façade extérieure de la Mosquée

La légendaire mosquée se trouve à une dizaine de kilomètres de Talat N’yacoub, l’agglomération la plus proche. Accrochée au flanc d’une colline, la bâtisse est bien visible à l’œil nu, sur la route, avec sa couleur de terre claire, ses minuscules coupoles; et, au milieu, un minaret, ou du moins ce qui en reste.

Ce dernier nous rappelle sa jumelle, la tour Hassan à Rabat, mais également celles de la Koutoubia de Marrakech (fondée en 1162) et la Giralda de Séville (construite en 1195); cette dernière, ancienne mosquée transformée en cathédrale après la reconquista, est construite, tout comme les autres, sous le règne des Almohades. Si la tête de la tour Hassan (qui date de 1196) a disparu, ou n’a jamais été achevée de construction selon quelques historiens, il ne reste de celle de Tinmel que la moitié inférieure, l’autre moitié a été décimée.

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D’ailleurs, toute la bâtisse chancelait jusqu’à la fin du XXe siècle, et avec elle, un pan lumineux de l’histoire et de l’architecture en terres de l’islam de l’occident. Christine Daure Serfaty se rappelle dans son livre, «La femme d’Ijoukak», d’une péripétie de cette décadence dont elle fut témoin, puisqu’elle se rendait, enfant, avec ses parents, dans cette région des goundafas. Jusqu’aux années 1960, 1970, écrit-elle, «il n’y avait plus que des ruines à Tinmel, des morceaux de murs poncés par le temps, et des restes de la mosquée Almohade - une construction massive, qui paraissait solide de loin, mais si usée, si fragile lorsqu’on s’approchait d’elle. En vérité, elle semblait à mi-chemin de l’existence et du néant; on ne pouvait s’empêcher de penser que bientôt, il n’y aurait plus rien. C’était à cela qu’on pensait toujours, à Tinmel».

Dynastie Almohade, conquêtes jusqu’au Califat de Grenade....

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Vue de la mosquée, avec au milieu le minaret et les  coupoles

En cette fin 2017, il en reste encore quelque chose, de cette mosquée, et bien plus encore. Nous sommes en tout cas loin de cette désolation décrite par la romancière: la mosquée a repris des couleurs. Elle devient même un site couru par les touristes internationaux, et par les historiens et autres archéologues qui y viennent interroger l’édifice pour en savoir plus sur ce trésor.

Sur les lieux, après avoir parcouru un petit kilomètre séparant la route principale de l’édifice, nous sommes reçus par Youssef Filali, le gardien de la mosquée. 37 ans, frêle silhouette, il joue le rôle du conservateur sans l’être, qui connaît l’histoire de l’édifice pour avoir lui-même fait des études en la matière à l’université Cadi Ayyad de Marrakech. Il y officie depuis 2010 après avoir succédé à son père, parti, lui, s’occuper du bassin de la Menara.

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les vestiges d’une fontaine où les prieurs effectuaient leurs ablutions

Tout en nous faisant promener à travers les arcades, les colonnades et autres chapiteaux de la mosquée, Youssef nous renseigne sur quelques péripéties de la montée en puissance de la dynastie Almohade au milieu du 12e, sous le commandement spirituel de Mahdi Ibn Toumert. C’est à partir de ce village de Tinmel, que le fondateur de la dynastie et son bras droit, Abd al-Moumen Ibn Ali, étaient partis guerroyer contre les armées des Almoravides, et continuer leurs conquêtes jusqu’au Califat de Grenade.

Sans toiture, disparue dans des circonstances non élucidées, la mosquée et ses nefs sont, aujourd’hui, à ciel ouvert. Au milieu de la cour, trônent les vestiges d’une fontaine où les fidèles faisaient leurs ablutions. Tout en écoutant les explications de Youssef, notre guide, nous apprécions les transformations que subit la mosquée depuis 1994 après sa restauration.

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Quelques colonnades après leur restauration

Nombre de piliers n’ont pas été touchés et conservent encore les traces de l’architecture florale et de la décoration géométrique d’origine, mais d’autres ont été complètement rénovés.  «Cet édifice était à l’image de ses fondateurs, avec une architecture simple et sobre, d’ailleurs on la dénommait, à l’époque, la mosquée blanche, car il n’y avait pas trace d’une peinture. Les fondateurs de la dynastie Almohade prêchaient la pureté et le naturel et chassaient les artifices qui nuisent à la nature pure», glisse notre «conservateur».

Les chapiteaux de la mosquée et leurs gravures n’ont pas été touchés non plus, ou très légèrement. Dans le beau livre, «Tinmel, l’épopée Almohade», édité par la Fondation de l’ONA juste après la restauration du site en 1994, on peut lire à propos de ces chapiteaux: «Ils sont une des leçons majeures de l’oratoire de Tinmel. Certains chercheurs en ont parlé comme «la plus riche parure».

Ils vont être par leur emplacement, leur variété et leur décor une source où de nombreux monuments viendront chercher inspiration. Ainsi, tout au long de ce décor, qu’il soit floral (palmes, palmettes, fleurons, entrelacs) ou géométrique, tout deviendra référence pour l’avenir du monde musulman d’Occident».

Un édifice à l’image de ses fondateurs

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 Vue d’en haut de la salle de prière sans toiture , il est question d’en construire une nouvelle

Le bois utilisé est aussi d’origine. «C’est du cèdre», selon notre guide, «apporté du Moyen Atlas». Une information à prendre avec précaution, nous susurre Hammadi Bennani, patron de Event Arogou, une agence spécialisée dans les randonnées à thème. Il nous a accompagnés pendant ce voyage pour le besoin de ses recherches sur l’histoire des tribus amazighes, en préparation à l’une de ses excursions culturelles dans la région.

C’est un passionné des monuments du Maroc. Le bois, à profusion, est en effet juste à côté, nous avons même pu croiser sur notre route quelques spécimens de cèdres centenaires. «Pourquoi aller jusqu’au Moyen Atlas le transporter jusqu’ici, et par quel moyen de transport d’ailleurs?», s’interroge notre ami. Les coupoles de la mosquée gardent aussi leur originalité.

«Des vraies coupoles Almohades», continue notre interlocuteur, avec des gravures où le nom «Allah» est à plusieurs endroits inscrit. De même pour les gravures sur les arcades et les chapiteaux, la restauration ne les a pas touchées. Les travailleurs ayant brossé cette œuvre, les bâtisseurs sont allés les rechercher, en grande partie, d’Andalousie musulmane, qui regorgeait, à l’époque, d’artisans de confession juive réputés artistes doués en la matière.

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chapiteaux, avec des décors floraux ou géométriques, une des leçons majeures de l’oratoire de Tinmel

D’ailleurs, à côté de l’architecture musulmane, on peut décrypter la judaïque et la chrétienne: on aperçoit côte à côte, gravés sur bois ou sur plâtre, outre le nom «Allah», l’étoile David, et des dessins qui nous rappellent la cathédrale de Saint Jacques de Compostelle. Seul l’œil vigilant peut en percevoir.

Pour mieux préserver l’architecture de la mosquée, et ses décors, une nouvelle transformation est envisagée, elle concernera, surtout la construction d’une toiture. Une commission de spécialistes a été récemment envoyée sur le site pour étudier sa faisabilité. Mais l’édifice, fondé au XIIe siècle après J.C, est loin d’avoir livré tous ses secrets.

Plusieurs sultans de la dynastie Almohade, dont Ibn Toumert, auraient été enterrés dans un cimetière jouxtant la mosquée, dont on ne voit plus aucune trace. La mosquée aurait hébergé aussi une riche bibliothèque; et une cave au sous-sol, selon, quelques historiens ayant travaillé au 17e siècle  sur les structures sociales et tribales du Haut Atlas, et qui ont évoqué dans leurs travaux d’une manière subsidiaire la mosquée de Tinmel.

                                                                         

Autrefois une véritable cité prospère

Là où la mosquée de Tinmel a été érigée au XIIe siècle, existait autrefois une véritable cité, la ville Tinmel, véritable centre culturel et spirituel de l’empire almohade, hébergeant même un palais royal. Le site de Tinmel revêtait par ailleurs une grande importance stratégique, c’est l’un des verrous de la route du sud, par le Tizi n’Test. La cité, racontent les historiens, connaîtra alors ses heures les plus glorieuses à cette époque, avec la construction d’un atelier monétaire où l’on frappait monnaie -des dirhams carrés en argent-, d’une médersa et d’un mausolée. Nous apercevons, par endroits sur le site, les restes d’une muraille qui résistent encore à l’usure, longue de plusieurs dizaines de kilomètres, elles en sont encore témoin. Vers la mosquée, devenant une véritable école du savoir, affluaient les pèlerins de toutes parts.

Construite en 1153 par Abdelmoumen en hommage à Ibn Toumert qui y fut enterré, la mosquée sombra dans l’oubli, et tomba en ruines, après la chute de la dynastie Almohade. Et ce jusqu’à la fin du XXe siècle, lorsqu’elle a été classée par l’Unesco patrimoine mondial de l’humanité, et que des mécènes jaloux de ce joyau architectural, à leur tête la Fondation de l’ONA en partenariat avec le ministère des affaires culturelles, entreprirent sa restauration entre 1991 et 1994. Depuis, la mosquée devient, un site qui aimante les touristes venant de toutes parts, spécialement pour apprécier la grandeur d’une civilisation et d’une architecture qui ont laissé de belles traces.

Rigueur de l’axialité des lignes maîtresses du plan

Le plan de la mosquée et les lignes maîtresses qui le constituent répondent à une ordonnance symétrique de part et d’autre de l’élément principal, le cœur en quelque sorte, autour duquel tout va se mettre en œuvre, dont le mihrab. L’architecte a mis tout son savoir pour que dans l’espace aux propositions somme toute modestes qui lui était donné, harmonie et majesté en constituent les éléments clés. Dans une figure presque carrée d’environ 1800m², on inscrit à jamais les règles: se remémorant des siècles d’Islam et héritant de tout un passé, charriant avec lui des références prises à Kairouan, Cordoue, on va cristalliser, en un très court laps de temps, tous les caractères qui constitueront des modèles canoniques et obligatoires: la mosquée à nefs longitudinales de l’Occident musulman y incruste d’une façon indélébile son épanouissement pour Tinmel.

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Source: «Tinmel, épopée almohade», Fondation ONA (Photos: JM)

 

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