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Enquête

Les avocates n'ont toujours pas le pouvoir

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5183 Le 05/01/2018 | Partager
Une seule candidate décroche son siège à Casablanca
Machisme, conservatisme... au cœur des pesanteurs du système judiciaire
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«Ne me présentez pas comme mademoiselle ou madame. Je suis avocate», insiste Me Nesrine Roudane, la seule élue à l’Ordre de Casablanca (Ph. Fadwa Al Nasser)

«Une seule fleur dans une forêt d’hommes». Me Abdelkebir Tabih laisse-t-il échapper une touche de romantisme égarée? Ce pénaliste confirmé et ex-prétendant au bâtonnat de Casablanca fin 2014 a trouvé la parade pour faire d’une pierre deux coups. Féliciter d’abord une jeune consœur: 12 candidates sur 13 recalées. Interroger ensuite ses pairs sur un ton indigné: «Les élections professionnelles de décembre 2017 sont-elles en harmonie avec la Constitution?». 

Joint au téléphone, Me Tabih confirme être l’auteur de l’écrit posté sur les réseaux sociaux: «Imposer un quota légal serait une honte. Notre profession doit donner l’exemple pour garantir aux femmes une plus grande visibilité dans nos instances ordinales».

L’exercice consiste donc à congratuler à fleurets mouchetés l’heureuse élue. Pas n’importe laquelle et pas dans n’importe quelle circonstance. Nesrine Roudane est la seule avocate à siéger dans le plus grand barreau du Royaume durant le mandat 2018-2020. Sa victoire fait d’autant plus l’événement qu’elle est novice dans cette course électorale. «Je garde à l’esprit que l’échec peut être au rendez-vous. Je ne baisserais pas pour autant les bras», assurait-t-elle des semaines avant son élection dans son cabinet.

Père spirituel & hypocrisie collective

«Ma candidature n’était pas dans mon agenda», poursuit la jeune femme avec son sourire constant. Elle changera de calendrier au nom «d’une représentativité de toutes les couches, activités et genres. Nous sommes près de 4.000 avocats qui  ne travaillent pas tous de la même manière. Il faut diversifier les profils pour parfaire notre vision du métier».

La plus jeune des candidates s’est finalement présentée dans la liste des praticiens ayant entre 10 et 20 ans d’ancienneté. Une catégorie où cinq autres concurrentes sont dans les starting-blocks aux côtés d’une quarantaine d’aspirants, hommes bien entendu.

La pratiquante de course à pied, de yoga et de boxe a remporté son siège de justesse: 386 voix contre 691 pour la tête de liste de sa catégorie, Me Mustapha Mohammed Sidki. «Une épine dans les pieds», écrit un Tabih plaideur pour critiquer ceux qui ont voté de sorte à classer la candidate «au bas de l’échelle» ou tenter de l’évincer.

Figurer sur la liste parrainée par le bâtonnier, Me Hassan Birraouine, l’a plus ou moins servie. Elle se classera 8e sur les 47 prétendants de sa catégorie. Une place de moins l’aurait disqualifieé. Comme en Bourse, son score montait et descendait durant le décompte des votes validés.

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Le ministère a recensé près de 13.000 avocats en 2016. La représentativité des femmes dans les instances professionnelles demeure très faible. Les 17 barreaux du Royaume ont organisé leur élections en décembre 2017. Il y a eu seulement 17 femmes sur les 284 membres qui vont siéger aux conseils de l’Ordre, soit 7% des élus. Des villes comme Agadir, Safi, Beni Mellal, Taza et Nador ne comptent aucune avocate dans leurs instances ordinales

Elle «ne veut pas être ingrate» et reconnaît avoir «un père spirituel» en la personne de Feu Mohamed Taïb Naciri, bâtonnier de Casablanca et ancien ministre de la Justice. Son maître de stage lui «a donné la chance de sa vie» dans un Maroc «qui change» avec notamment l’arrivée de grands cabinets début des années 2000, la libéralisation économique des télécoms, de l’audiovisuel...
«Je suis intimement convaincue que l’on peut travailler sur soi pour être la meilleure version de nous-même», tempère celle qui «ne veut ressembler à personne». La «timide» juriste fraîchement diplômée débarque à 22 ans chez les Naciri père & fils. Avec le recul, l’avocate se «rend compte de l’opportunité immense» offerte par son mentor. De son fils, Me Hicham Naciri, elle dresse un portrait policée: «Un grand bosseur avec qui j’ai travaillé, qui m’a soutenue (aux élections) et que j’apprécie». Contrairement à Me Azzedine Kettani, une autre figure du barreau, Naciri fils n’a pas voté aux élections professionnelles pour «cause de déplacement à l’étranger».
Quant aux consœurs, elles ne se sont pas montrées solidaires avec la candidate: «Le premier ennemi de la femme, c’est la femme», regrette notre interlocutrice. Les attaques intuitu personae portaient sur le tailleur trop cintré, le talon aiguille, le maquillage «osé» et l’arrogance «indignes d’une avocate» qui parle en plus anglais. «Des futilités», commente la candidate qui parviendra avec ses partisans «à défoncer la porte» pour gagner son siège. Les ennemis d’hier deviennent «subitement les copains» d’aujourd’hui. L’ambiance des élections et le succès génèrent une forme d’hypocrisie collective, s’accordent à dire des électeurs.

«La profession doit se décomplexer»

«Je vote pour la personne compétente, celle qui va faire le job», précise la nouvelle élue au Conseil de l’Ordre. Me Roudane donne l’impression de sortir tout droit d’une série américaine comme «Suits» ou  «The good wife». Son discours émaillé d’anglicisme renseigne sur son passé d’étudiante à Harvard. Malgré son profil BCBG, la lauréate de la faculté de droit Hassan II ne se voit pas comme une «Bent L’fchouch» (Entendez enfant gâté).

Elle se décrit, avec un peu d’excès, comme la fille d’un «quartier populaire», Cité Plateau. Là où de modestes appartements d’agents de police côtoient les villas fleuries. La jeune femme assure «avoir travaillé dur en ayant des valeurs» pour être là où elle en est. Ahmed Hussein est un avocat de sa génération, un ami et membre de son noyau électoral avec Mes Omar Saigh et Salima Bnou El Khatib. Spécialisé en propriété intellectuelle, Me Hussein évoque l’élection de sa consœur comme «un miracle».

Elle est «arrivée tardivement» sur le terrain avec «l’image de l’avocate moderne». La recette de sa percée? «Nous nous sommes conformés à trois règles: pas d’alliance, communiquer intelligemment sur les réseaux sociaux et rester fidèle à l’image de modernité», rapporte Me Hussein. La concernée est consciente que ses électeurs ont voté pour une «brand». Une marque électorale «très courtisée» pour intégrer la liste d’autres candidats aimantés par «l’image non conventionnelle» qu’elle véhicule.
«Polyvalente et polyglotte. La profession doit aller dans ce sens pour se décomplexer», estime l’avocat d’affaires Mehdi Kettani.o
Faiçal FAQUIHI.

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