Analyse

Le Maroc, 2e en Afrique pour Moody’s

Par Moulay Ahmed BELGHITI | Edition N°:5183 Le 05/01/2018 | Partager
Ex æquo avec l’Afrique du Sud mais derrière Maurice
Un marché qui se conforme bien aux exigences réglementaires
L’exposition sur le continent opportune, mais risquée
olivier_panis_083.jpg

Olivier Panis, vice-président Senior Credit Officer chez Moody’s: «Les banques suivent des objectifs de capitalisation de plus en plus rigoureux et en ligne avec les exigences Bâle III, réduisent graduellement les risques de concentrations des actifs et bénéficient d’une supervision accrue en matière d’exposition aux risques transfrontaliers» (Ph. OP)

- L’Economiste: Comment caractériseriez-vous le système bancaire marocain?
- Olivier Panis:
En premier lieu, le système bancaire marocain bénéficie d’un environnement macroéconomique et institutionnel stable, un atout dans la région d’Afrique du Nord ces dernières années. Même si la volatilité de la production agricole conduit à des variations matérielles de la croissance économique, les politiques de transformation du tissu industriel et de diversification des exportations portent graduellement leurs fruits. Le Maroc c’est aussi un des premiers destinataires d’investissements étrangers sur le continent africain, ce qui soutient la croissance économique et celle de l’activité bancaire.
Dans un second temps, le système bancaire bénéficie d’un environnement règlementaire effectif qui permet de réduire les risques d’instabilité financière. Les banques suivent des objectifs de capitalisation de plus en plus rigoureux et en ligne avec les exigences Bâle III, réduisent graduellement les risques de concentrations des actifs et bénéficient d’une supervision accrue en matière d’exposition aux risques transfrontaliers, en particulier sur l’Afrique subsaharienne, un des principaux défis futurs du secteur bancaire marocain.
- A quelle position le placeriez-vous au niveau de la région?
- Selon la méthodologie bancaire Moody’s, nous notons les environnements opérationnels bancaires selon l’approche Macro Profile qui combine l’évaluation d’un certain nombre de facteurs de risques communs à l’analyse du risque souverain, tels que les risques macroéconomiques ou institutionnels, et des risques spécifiques aux systèmes bancaires domestiques, les conditions de crédit, la situation de la liquidité ou encore la structure de l’industrie bancaire.
Le système bancaire bénéficie d’un Macro Profile de Moderate-, qui le classe second du continent africain et des pays du Levant, derrière Maurice (Moderate), à égalité avec l’Afrique du Sud (Moderate-) et devant des systèmes comme le Kenya (Weak-), la Jordanie (Weak+), le Liban (Weak-), le Nigeria (Very Weak+), l’Egypte (Very Weak+) ou la Tunisie (Very Weak+).
- Quels sont ses points de vulnérabilité?
- Les faiblesses du système bancaire marocain résident principalement plus dans la qualité des actifs qui est relativement faible avec un taux de créances problématiques de plus de 7% en 2017, difficile à résorber en raison de la croissance du crédit dans des environnements opérationnels plus risqués d’Afrique subsaharienne et d’un environnement légal au Maroc ne permettant pas un recouvrement rapide des créances impayées.

- L’exposition des banques marocaines en Afrique n’est-elle pas trop risquée?
- La croissance des trois banques les plus importantes du Maroc (Attijariwafa bank, BCP et BMCE) en Afrique subsaharienne représente un risque non négligeable pour le système bancaire car ces trois établissements représentent à eux seuls les deux tiers des actifs bancaires et que leur croissance en Afrique a été nettement plus soutenue ces dernières années que sur leur marché domestique, atteignant près de 22% de leurs prêts en 2017.
Cette expansion, obtenue essentiellement par le biais d’acquisitions, a contribué négativement à la qualité des actifs de ces banques panafricaines. Par exemple à fin 2016, les ratios de créances douteuses au Maroc étaient de 6,8% pour Attijariwafa bank, 7,4% pour BCP et pour BMCE, en Afrique subsaharienne ce ratio était respectivement de 9,1%, 10,8% et 11,1%. Cette expansion a aussi conduit les banques à réinvestir une grande partie de leurs profits, au détriment des ratios de capitalisation qui restent marginalement supérieurs aux minima règlementaires. Les trois banques ont également accrues de façon significative leur effort de provisionnement des créances en souffrance en Afrique.
En revanche, nous notons que la croissance en Afrique tend à décélérer, notamment parce que l’expansion est plus prudente, que les conditions économiques ne sont pas toujours favorables et que les banques marocaines s’attèlent à la consolidation de leurs portefeuilles existants, l’harmonisation des processus de contrôle et de reporting des risques. Ce sont des projets soutenus par Bank Al-Maghrib qui a également développé une supervision spécifique des activités panafricaines. Enfin, il faut rappeler que l’expansion panafricaine a aussi été un moyen pour les grandes banques Marocaines de prendre le relais d’une croissance du crédit atone pendant plusieurs années et que la profitabilité des portefeuilles africains est supérieure, avec un Return on Assets moyen de 1% contre 0,7% en 2016 pour les trois banques.

- Quel est le niveau de progression des crédits pour soutenir la croissance?
- Moody’s s’attend à un rythme de croissance économique restant élevé sur les prochaines années, à 3,5% en 2018 et 4,5% en 2019, tiré essentiellement par la transformation industrielle et des secteurs tels que l’aéronautique, l’automobile, l’électronique ou l’énergie. Dans un contexte de stagnation de l’épargne nationale et de désendettement des entreprises depuis quelques années, la croissance des investissements va donc augmenter les besoins de financement et Moody’s anticipe une croissance du crédit qui se tient à 5-6% en 2018, en ligne avec le rythme de 2017.
- Comment est-il possible de réduire les impayés?
- Le ratio de créances problématiques s’établit à près de 7,4% du total des prêts à juin 2017, en hausse ces dernières années puisqu’il s’élevait à 4,7% en 2011. Nous notons toutefois que ce ratio se stabilise dans le secteur de la banque de détail ou du secteur financier, tandis qu’il  diminue pour les entreprises en 2017. Cela marque à la fois l’assainissement d’une partie des impayés anciens et déjà provisionnés, et l’effet de la reprise économique et des crédits. En revanche, la forte proportion d’impayés dans le domaine manufacturier et le segment des PME sera difficile à résorber rapidement dans un contexte de recouvrement difficile et lent des impayés au Maroc.
En outre, la croissance des actifs dans les régions plus risquées d’Afrique subsaharienne continuera d’exposer les grandes banques marocaines à une plus grande volatilité des impayés. Nous n’attendons donc pas de diminution rapide du ratio de créances en souffrance, même si à moyen terme la diversification des portefeuilles, l’amélioration des conditions de recouvrement des garanties et l’harmonisation des processus de contrôle du risque au sein des filiales internationales devraient permettre une réduction plus importante de ce ratio.

- Jugez-vous le système bancaire marocain conforme aux exigences réglementaire de Bâle III (IFRS 9, ratio Tier One, LCR)?
- Le régulateur marocain met en place graduellement les objectifs de Bâle III avec des mesures transitoires jusqu’en 2019 sur la capitalisation, la mise en place d’un matelas de fonds propres de base dits contracycliques entre 0% et 2,5% des risques pondérés (0% en 2017) et le renforcement des exigences de fonds propres au titre de certaines positions de titrisation des établissements de crédit et des dépôts des filiales de banques marocaines à l’étranger auprès des banques centrales. Nous estimons qu’un matelas de fonds propres supplémentaires sera probablement demandé aux banques systémiques.
 Le ratio de liquidité LCR est déjà mis en place et surveillé. Des progrès en matière de mise en place des critères bâlois (II et III) dans certains pays d’Afrique de l’Ouest devraient conduire à une augmentation des besoins en capitalisation sur ces zones, qui devrait affecter les banques panafricaines. La mise en place des standards comptables de classification et de provisionnement selon la norme IFRS 9 devrait être graduelle et s’accompagner d’une meilleure harmonisation des critères de classification des créances compromises et pré-douteuses. Ces mesures auront un coût pour les banques mais sont positives selon Moody’s pour augmenter le niveau de provisionnement du risque.

La flexibilté du dirham, opportunité pour les banques

Le basculement vers un régime de change plus flexible serait profitable pour les banques. «L’activité accrue des opérations de change est une opportunité à court et à moyen terme pour les banques, comme elle s’est déjà manifestée courant 2017», constate Panis. L’objectif est que l’activité bancaire ait également bénéficié à terme d’un gain de compétitivité de l’économie. «En ce qui concerne les risques, nous estimons à ce stade qu’ils sont modérés pour les banques qui ont plus d’actifs en devises que de passifs, ce qui les protège des effets directs d’une éventuelle dépréciation», observe-t-il dans un contexte où le montant de prêts en devises des banques reste faible à près de 3% du total du crédit.

La flexibilté du dirham, opportunité pour les banques

Le basculement vers un régime de change plus flexible serait profitable pour les banques. «L’activité accrue des opérations de change est une opportunité à court et à moyen terme pour les banques, comme elle s’est déjà manifestée courant 2017», constate Panis. L’objectif est que l’activité bancaire ait également bénéficié à terme d’un gain de compétitivité de l’économie. «En ce qui concerne les risques, nous estimons à ce stade qu’ils sont modérés pour les banques qui ont plus d’actifs en devises que de passifs, ce qui les protège des effets directs d’une éventuelle dépréciation», observe-t-il dans un contexte où le montant de prêts en devises des banques reste faible à près de 3% du total du crédit.

Propos recueillis par Moulay Ahmed BELGHITI

Retrouvez dans la même rubrique

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc