Chronique

Un autre projet pour le charbon de Jerada

Par Hamid BOUCHIKHI | Edition N°:5182 Le 04/01/2018 | Partager

Pprofesseur de management et entrepreneuriat, directeur du centre Impact entrepreneurship Essec, France (Ph. H.B.)

La mort des frères Houcine et Jedouane, au fond d’un puits de charbon de Jerada, et les manifestations massives qui l’ont suivie, rappellent la mort atroce, un an plus tôt, de Mohcine Fikri, qui a secoué la ville et les alentours d’Al Hoceïma.

Les circonstances sont différentes mais les manifestants de Jerada, très majoritairement jeunes, ont établi un parallèle avec le Hirak du Rif et lui ont emprunté les slogans. Il s’agit de deux villes, deux régions, qui paient un lourd tribut au chômage et à la pauvreté, où les populations ont le sentiment de rater le train du développement aussi réel qu’insuffisant du pays.

Pour sortir les habitants de Jerada, d’Al Hoceïma et de maintes autres villes de la crise socioéconomique profonde qu’ils vivent, il faudra du temps. Si tout le monde, acteurs économiques et politiques, y met du sien, les résultats d’une politique volontariste de développement régional ne se feront pas sentir  avant cinq ans, voire plus.
En attendant, il faut chercher des solutions susceptibles d’améliorer, un tant soit peu, les conditions de vie des gens. C’est possible à Jerada, avec un peu de créativité et beaucoup de bonne volonté.

Depuis la fermeture des mines de Jerada en juillet 2000, les représentants de l’Etat ont toléré l’exploitation artisanale illégale, au nom de la paix sociale; les familles ont enterré leurs morts dans le silence. En juillet 2015, Ali Kharroubi écrivait déjà dans L’Economiste(1):

Plusieurs morts chaque année sont enregistrées dans ces mines clandestines et les malades pulmonaires se ramassent à la pelle. Certains les qualifient (les mineurs clandestins) d’aventuriers, d’autres d’hommes courageux qui risquent leur peau au quotidien pour subvenir aux besoins de leurs familles dans une région qui pulvérise tous les records en taux de chômage, sur le plan national (24%).

La mort tragique des deux frères et l’émeute qui s’en est suivie ont obligé l’Etat à prendre ses responsabilités au lieu de regarder ailleurs. Puisque l’exploitation artisanale du sous-sol de Jerada est une réalité et qu’elle représente l’unique source de subsistance de plusieurs milliers de personnes, il faut l’accompagner et l’encadrer.

La sécurité des mineurs doit constituer la première priorité. La mobilisation de quelques ingénieurs géologues connaissant bien le terrain devrait aider les mineurs à identifier et éviter les zones à risque. Les services de l’Etat pourraient même assurer une présence sur place de forces de l’ordre pour interdire l’accès à des zones à très haut risque, dans une démarche de concertation et de pédagogie avec les mineurs.

Pour favoriser l’instauration d’un dialogue constructif et promouvoir la confiance, les mineurs devraient être invités à désigner des représentants auprès des autorités. Les reportages filmés sur place montrent des mineurs qui manquent cruellement d’équipements, de protections et d’outils de travail efficaces.  Un système de microcrédit leur permettrait d’acquérir ce dont ils ont besoin pour améliorer leur sécurité, protéger leur santé et augmenter leur productivité.

mines-jerada-082.jpg

Depuis la fermeture des mines de Jerada en juillet 2000, leur exploitation artisanale illégale est autorisée au nom de la paix sociale. Résultat: les familles continuent d’enterrer leurs morts dans le silence (Ph. Bziouat)

Pour veiller sur la santé des mineurs,  il faudrait installer une antenne médicale sur le bassin minier et programmer des visites médicales régulières comme on y soumet les employés d’une compagnie minière régulière. Pour améliorer les revenus des mineurs, on devrait les aider à se regrouper en coopératives de production, ou sous une autre forme collective, pour obtenir de meilleurs prix de vente auprès des intermédiaires qui leur imposent actuellement des prix trop bas.

La mise en œuvre de ce projet devrait être confiée à une ONG dotée d’une forte expertise en entrepreneuriat social, notamment dans le développement d’activités génératrices de revenus. L’opérateur recevrait une contribution financière de l’Etat et serait lié par un cahier des charges. Il devrait gérer un système d’enregistrement des mineurs et les faire basculer dans l’économie formelle en tant qu’auto-entrepreneurs ou membres de coopératives de production.

Les mineurs ainsi reconnus et appuyés contribueraient au fonctionnement général du nouveau système en versant une part modeste de leurs revenus.

Le projet esquissé à grands traits dans ces lignes est un concept général dont beaucoup de détails sont à affiner. S’il est déployé correctement, tous les mineurs actuels devraient y trouver leur intérêt et y adhérer. Ceux qui refuseraient d’y participer seraient tout simplement interdits d’activité et personne n’y trouverait matière à contestation.
Rêvons qu’au lieu d’être un cauchemar, l’extraction du maudit charbon de Jerada, dont on se passerait bien, deviendrait un laboratoire d’innovation sociale.

Externalités négatives

Quand l’Etat a décidé, sur la base d’un calcul économique rationnel à son niveau, de mettre fin à l’exploitation des mines de charbon de Jerada en juillet 2000, il n’a pas anticipé que la poursuite de l’extraction serait rationnelle pour des personnes qui n’ont pas d’autres sources de revenus.  Les mesures, réelles et généreuses, d’accompagnement social de la fermeture du site n’ont pas suffi à réduire les externalités négatives fortes pour la population locale.
Deux décennies plus tard, 1.000 à 3.000 mineurs clandestins continuent à extraire le charbon selon des méthodes artisanales, dans des conditions qui dépassent de  très loin la réalité décrite par Zola dans Germinal.

---------------------------------------------------------------------------------------

(1) http://leconomiste.com/article/980413-mines-de-charbon-de-l-oriental-jer...

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc