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Analyse

Comment on tue notre patrimoine archéologique

Par Sabrina BELHOUARI | Edition N°:5167 Le 13/12/2017 | Partager
Livrée à elle-même, la richesse nationale victime de destruction et de vandalisme
Protéger ces sites à la merci des aléas climatiques, urgent
La loi existe, mais l’étendue des sites limite le champ d’action
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S’étendant à partir de la province d’Errachidia et Zagora jusqu’à Foum Lahssen dans la province de Guelmim, et encore plus loin dans la province d’Essmara et dans le desert d’Awserd, les sites abritant des legs archéologiques (art rupestre, tumulis et outils lithiques) sont caractérisés par la grande étendue, l’emplacement dans des zones arides et désertiques et l’isolement. Ils sont le plus souvent livrés à eux-mêmes, car très difficiles à protéger ou à surveiller dans ces conditions. Cette tâche s’avère encore plus difficile lorsque les autochtones ignorent l’importance de ce patrimoine

 

Vandalisme, défiguration, vol, destruction, autant de crimes sont commis constamment contre la science et le patrimoine géologique et archéologique dont regorgent le Maroc et les régions du Sud en particulier. Un récent cas de vandalisme dans un site d’art rupestre situé au niveau du Jbel Oukass, dans la province de Tiznit, a soulevé l’indignation de la communauté scientifique de la région.

Le site a subi des actes de vandalisme sur plusieurs zones, à travers des graffitis et des dessins à la peinture blanche sur des dalles gravées par nos ancêtres datant de plusieurs milliers d’années. Bien que les auteurs du crime soient appréhendés, cet énième acte de défiguration rappelle encore une fois l’état de précarité dans lequel se trouvent beaucoup de sites d’importance scientifique majeure au Maroc.

«Ce type de sites est caractérisé par sa grande étendue, son emplacement dans des zones arides et désertiques, et son isolement. Il est très difficile de protéger ou de surveiller dans ces conditions. Cette tâche s’avère encore plus difficile lorsque les autochtones ignorent l’importance de ce patrimoine», explique Ahmed Oumouss, directeur du Centre national du Patrimoine rupestre à Agadir, et relevant du Ministère de la Culture. Les sites géologiques, reconnus de grande valeur scientifique, subissent de leur côté le même sort et connaissent parfois des destructions irréversibles.

Cette richesse géologique et archéologique est toujours livrée à elle-même, sans protection, ni gestion digne d’un patrimoine de cette valeur, dont peu de pays peuvent se targuer. Une découverte récente d’une faune exceptionnelle, connue sous le nom de Lagerstätten dans les formations sur le territoire de Fezouata aux alentours de Zagora, s’est révélée être d’un intérêt scientifique majeur.

Cette découverte a permis aux géologues du monde de donner une nouvelle interprétation de la période Ordovicien inférieur. Le site n’est pas protégé et reste accessible à qui veut. Un autre site exceptionnel à stromatolite qui s’étend sur une surface d’environ 4 hectares se trouve dans la  région de Ouarzazate sur la route nationale qui mène à Zagora.

Ce site présente un intérêt didactique majeur pour les scientifiques, mais, faute de protection, il a subi plusieurs dégâts lors des travaux d’élargissement de la route nationale. Non loin de là, sur le territoire de la commune de Tazzarine, des gisements à fossiles de type Orthocères sont malheureusement prélevés anarchiquement dans une carrière d’exploitation du calcaire noir. «L’autre difficulté pour protéger et gérer des sites de valeur scientifique importante c’est la multitude d’interlocuteurs.

Un même site peut relever du ministère de l’Energie et des Mines, du Haut Commissariat aux Eaux et Forêts, du Ministère de la Culture, des autorités locales et même du privé», explique Mohamed Abioui, président de l’Association Patrimoine rupestre du sud marocain basée au niveau de la province de Zagora.

L’activité de commercialisation intense et non organisée des fossiles dans la région, notamment à Erfoud et ses environs continue de sévir et risque d’engendrer un épuisement rapide de ces gisements probablement dans les années à venir. S’ajoutent à cela les activités minières, en particulier pour les carrières d’extraction, qui ne tiennent pas compte de cette importance scientifique, continuent de détruire une partie précieuse des archives de l’histoire.

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La défiguration des sites archéologiques datant de milliers d’années, (ici sur le site rupestre de Foum Oued Chenna à Zagora), continue de sévir en l’absence d’outils de surveillance et de conservation due à l’étendue géographique (Ph. SB)

D’autres cas de destruction ont été rapportés dans la province de Zagora, comme celui de la destruction d’un disque solaire millénaire en 2013. Des témoignages parlent même de camions qui viennent se servir sur le site rupestre de Tinzouline pendant la nuit. Quelques rares actions entreprises par le Ministère le tutelle ont toutefois le mérite d’être citées.

«Le Ministère de la Culture a récemment construit deux conservations au niveau des deux fameux sites d’art rupestre situés à Aït Ouarzik et Foum Chenna, dans la commune de Tazarine de la province de Zagora», rappelle Mustapha Nami, chef du service du Patrimoine culturel immatériel, Direction du Patrimoine, Ministère de la Culture.

Si les découvertes géologiques et archéologiques au Maroc attestent à chaque fois d’un patrimoine scientifique unique du pays, la protection de ces sites ne suit pas toujours. Ce patrimoine de l’humanité requiert une conservation à la hauteur de sa valeur et il est important d’y consacrer les outils et les ressources humaines adéquats pour honorer cette responsabilité.

Mais encore, une vision à long terme devient une nécessité pour le mettre en valeur en tant que levier économique. La piste d’un tourisme géologique et archéologique est à considérer sérieusement en tant que locomotive économique pour ces zones.

Qui est responsable de quoi?

Tout ce qui concerne les sites géologiques et le patrimoine paléontologique (fossiles) relève du département du Ministère de l’Energie et des Mines. De l’autre côté, l’art rupestre, les sites archéologiques, les tumulis sont, eux, sous la tutelle du Ministère de la Culture, pourvu qu’il s’agisse du cas avéré d’un patrimoine naturel national. Le Ministère de la Culture, et en vertu de la loi 22-80 régissant la protection et la gestion du patrimoine culturel, entreprend une série d’actions inscrites dans le long terme pour la protection et la conservation de ce type de sites. Il a entrepris la réalisation d’un inventaire de tous les éléments du patrimoine culturel matériel et immatériel en vue de la documentation, d’archivage et de l’élaboration de projets de valorisation et de réhabilitation. Il est chargé de déployer également un gardien pour surveiller des sites inscrits sur la liste du patrimoine national.

Vandalisme: Que dit la loi?

En cas de connaissance d’un fait de vandalisme, de vol ou de destruction de sites répertoriés d’art rupestre, les antennes régionales attachées au Ministère de la Culture avisent la gendarmerie et les autorités locales. Ces dernières sont tenues d’ouvrir une enquête afin d’identifier les auteurs et les circonstances de l’incident. Si l’auteur est appréhendé, et si le site en question est inscrit sur la liste du patrimoine national, il y a poursuite judiciaire pour destruction de patrimoine. Le Ministère de tutelle engage des mesures pour restituer les pièces en question et remettre le site à son état initial, selon les moyens disponibles. Si le site ne figure pas sur cette liste, l’auteur est poursuivi pour un crime de droit commun, et c’est une autre perte du patrimoine archéologique qui s’ajoute aux précédentes.

 

 

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