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Reportage

Un rallye à pied jusqu’au toit de l’Afrique du Nord

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5165 Le 11/12/2017 | Partager
Une épreuve d’endurance risquée à 4.167 m d’altitude
Deux jours de marche intensive pour atteindre le Toubkal
L’escalade, une grande leçon d’humilité et de contemplation
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La route vers le sommet de Toubkal est longue et sinueuse. L’explorateur se trouve submergé par les cimes imposantes du Haut Atlas marocain (Ph. Faquihi)

Tout démarre par un serment pris fin décembre 2016. Faire l’ascension en solo du plus haut sommet du Maroc, le Toubkal. Escalader 4.167 mètres pour se retrouver sur le toit de l’Afrique du Nord n’est pas forcément une partie de plaisir. Deux jours de marche intensive, du 4 au 5 novembre 2017, pour aller du village d’Imlil, à 70 km de Marrakech, jusqu’au sommet de la montagne.

Soit 18 heures d’effort soutenu au total. Autant dire qu’il faut se préparer physiquement, et pendant trois mois au moins, à cette épreuve d’endurance: randonnée, footing, musculation, natation... Les inconscients sont partout. Même sur les majestueuses cimes du Haut Atlas.

Aussi bien notre guide de montagne que les natifs de la région, avec qui nous avons pu échanger durant notre périple, déplorent le comportement de «ces gars de la ville si vaniteux qu’ils finissent par se retrouver au fond d’un ravin». La montagne nous apprend d’abord l’humilité. Ouvrir son cœur aux autres, bien sûr, et ses oreilles, surtout, aux consignes d’un accompagnateur aguerri.

Avoir le sens de l’écoute peut vous sauver la vie. La montagne est un monde qui a ses subtilités culturelles: «Les montagnards ne font pas de courbettes et ne parlent pas trop», témoigne une adhérente chevronnée du Club Alpin français. Et lorsqu’ils parlent, ils le font le plus souvent entre eux en tamazight.

Géographie et climat forment une alliance redoutable dans les hauteurs. Reliefs caillouteux et sentiers exigus à plus de 3.000 mètres d’altitude. Chaque pas est un hymne à la vie. Une température qui change sans préavis d’un extrême à l’autre. Il faut aussi rester alerte aux rafales de vent intempestives et traitresses. Un alpiniste distrait et inexpérimenté risque d’être balloté dans un ravin. Un jeune Anglais de 19 ans a perdu la vie au Toubkal en mai 2016. Ce n’est pas un cas isolé. 

L’humilité, c’est de reconnaître aussi ses limites physique et mentale. Inutile de vouloir affronter la nature. Elle est ce qu’elle est: plus grande que notre petite personne. Notre premier ennemi, c’est nous-même. S’entêter à vouloir se surpasser équivaut à mettre sa santé en péril: difficulté de respirer, grande fatigue, tremblotements, vomissements... Un jeune homme a été victime dimanche 5 novembre d’une hypothermie lors de l’ascension du Toubkal. Heureusement qu’il a survécu grâce notamment à une couverture de survie procurée par l’une de ses accompagnatrices, l’Algérienne Dahbia Iddir.

Ce genre de mésaventure ne doit pas éclipser la quête initiatique de l’escalade. Le silence mène inéluctablement à la rencontre de son moi intérieur. Un voyage dans le voyage. Petit à petit, l’univers se réduit à la dimension de nos pieds! Toute la pensée du marcheur est focalisée sur ses pas, son rythme, son équilibre. Le paysage de carte postale qui nous entoure n’est plus qu’un prétexte pour avancer, avancer, avancer avec régularité...

Toujours dans une forme de contemplation interne teintée de réalisme. Car il faut continuer à marcher pour atteindre le refuge du Toubkal avant la tombée de la nuit. Comptez en moyenne six heures de marche entre Imlil et l’établissement tenu par la famille Aït El Kadi. C’est dans se refuge bâti dans les années 1930 que  nous allions passer la nuit avant d’attaquer à 4 heures du matin la montagne des montagnes (voir page suivante).

Une torche est indispensable pour s’aiguiller. Monter de bonne heure au sommet permet d’abord de profiter du levée du soleil avec une vue panoramique sur la splendide plaine d’El Haouz. Et d’éviter ensuite les hordes des alpinistes improvisés qui risquent de vous ralentir, rendant ainsi l’ascension plus pénible. Atteindre le sommet du Toubkal est une délivrance.

Il y a ceux qui prennent leur souffle, ceux qui sautent de joie, ceux qui se recueillent et ceux qui laissent couler une discrète larme d’émotion. Escalader 4.167 mètres nous débarrasse de la superficialité des êtres et du temps. Le présent est l’unique certitude.

L’esprit peut ainsi vagabonder dans une existence sans boulets: les dernières pensées qu’on peut avoir pour un être cher, le dernier souhait à exprimer avant de mourir... Puis on redescend du sommet en chantonnant «The man woh sold the world» et «Stairaway to Heaven» . Ce sont là les vertiges des hauteurs!

                                                                       

Analphabète écolo, randonneurs pollueurs et garde-forestier introuvable! 

LES rares conversations avec notre compagnon de route nous font sursauter! Le brave jeune homme est un trentenaire père de deux enfants. Malgré son jeune âge, il ne sait «ni lire ni écrire». Notre guide de montagne est issu d’une famille très pauvre qui ne l’a jamais inscrit à l’école. «Je n’en veut pas à mon père», nous confie-t-il.

Ni scolarité, ni formation. Mais ce natif d’Imlil est parvenu à s’acclimater avec les touristes pour gagner son pain: «Dieu merci, je me débrouille avec 4 langues: français, anglais, espagnol et allemand». Notre compagnon a une conscience écologique aiguisée.

Nous croisons sur notre chemin quelques bouteilles en plastique, boîtes de conserve, Kleenex, emballages de biscuits... «Il suffirait pourtant de prévoir un sachet-poubelle. Nous organisons parfois des ramassages de déchets. Je ne comprends pas comment on peut salir un endroit pareil», se désole notre guide.   

Le plus haut sommet de l’Afrique du Nord a donné son nom au plus vieux parc naturel du Maroc, le premier de notre histoire. Ce patrimoine écologique s’étend sur 36.000 ha et a été créé en 1942 par le maréchal Lyautey. Certains visiteurs n’en ont cure. Les «envahisseurs» jettent leurs détritus au bord des sentiers. Aussi civilisés qu’ils le prétendent, les pseudo-alpinistes sont des pollueurs déclarés.

Durant les deux jours de notre voyage, du 4 au 5 novembre, aucun garde forestier ne s’est pourtant manifesté pour verbaliser les contrevenants. Les Eaux et Forêts devraient faire preuve d’une vraie vigilance en gardant un œil permanent sur le site. Le haut commissaire, Abdeladim El Hafi, a été l’un des meneurs de la COP22 sur le changement climatique, tenue en novembre 2016 à Marrakech.

Le site naturel de Toubkal compte parmi sa flore le genévrier thurifère. «Cet arbre au bois très aromatique pousse à partir de 1.600 mètres d’altitude et fait l’objet d’une surexploitation par la population locale», reconnaissent les Eaux et Forêts.

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