Société

Patrimoine en péril à Casablanca

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5161 Le 05/12/2017 | Partager
Les démolitions de bâtiments emblématiques se multiplient
Des destructions en dehors de tout cadre légal
La société civile se mobilise
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L’immeuble sis rue Allal Benabdallah, un chef-d’oeuvre architectural exceptionnel, de style néo-mauresque typiquement marocain et caractéristique des pratiques architecturales de la ville de Casablanca, au début du XXe siècle. Photo prise le dimanche 3 décembre (Ph. Emanuel Neiger)

C’est un véritable cri d’alarme que lance l’association Casamémoire pour la sauvegarde du patrimoine architectural de Casablanca. La semaine écoulée, trois des bâtiments emblématiques de la ville ont été précipitamment démolis ou sont en cours de démolition.

Il s’agit de «l’Immeuble Société Nouvelle d’Alimentation», sis rue Allah Ben Abdellah à Casablanca, réalisé par l’architecte Hubert Bride, également concepteur de l’emblématique Hôtel Lincoln, en 1919. Un bâtiment qui  fait l’objet d’une demande d’inscription dans la liste du patrimoine national, déposée le 8 mai 2015, et qui ne peut de ce fait, légalement, subir aucune intervention, avant que le ministère de la Culture ne décide de la suite à donner à la demande.

Le bâtiment dispose d’un traitement architectural exceptionnel de style néo-mauresque, typiquement marocain et caractéristique des pratiques architecturales de la ville de Casablanca au début du XXe siècle. Le travail d’ornementation minutieux de sa façade en fait un véritable monument de la ville, selon le dossier de demande d’inscription.

Différents aspects de l’identité patrimoniale disparaissent

Le deuxième bâtiment à subir le même sort est une villa d’angle sur le boulevard Rachidi et la rue Ibn Rochd. Elle  se situe dans un périmètre de protection défini par les arrêtés n° 1097 du 22/11/2013, n° 2277 du 28/12/2015 et le dernier en date du 13 janvier 2017. Sa préservation, outre l’aspect architectural, permet de donner une valeur à l’ensemble du quartier,  face aux bâtiments déjà reconnus par le patrimoine national qui l’entourent. Notamment l’église Sacré-Coeur, le lycée Ibn Toumert ou la villa Tourelles.

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Casablanca regorge de chefs-d’œuvre architecturaux de style art-déco qui n’ont rien a envier à des villes comme Miami qui en fait un élément majeur pour la promotion de son tourisme (Ph. Abo)

Quant au dernier édifice, il s’agit d’un garage  typique de l’architecture  des années 50  où la ville est entrée de plain-pied dans une ère de prospérité économique qui va fortement influer sur la production architecturale de l’époque, trouvant écho dans la nouvelle génération d’architectes.

Ce sont donc différents aspects importants de l’identité patrimoniale de la ville qui disparaissent et qui font réagir les membres de l’association: «Nous sommes consternés face à cette fièvre destructrice qui s’abat sur la ville. Une hémorragie qui intervient régulièrement à des moments très précis qui coïncident le plus souvent avec des week-ends prolongés et des jours fériés, afin d’éviter toute réaction de l’opinion publique et des autorités.

Ce qui démontre la mauvaise foi des promoteurs qui veulent mettre les citoyens et les autorités devant le fait accompli», précise Rachid Andaloussi, président de l’association. «Nous étions très satisfaits du fait que la ville ait instauré une commission d’instruction de dossier de demande de démolition dans un périmètre bien défini qui contient une grande concentration de bâtiments du patrimoine.

Le constat est que des promoteurs défient même les recommandations de cette commission», précise Andaloussi qui demande une enquête d’urgence. L’association se dit prête à se constituer en partie civile et d’ester en justice si cela s’avérait nécessaire. La cadence des démolitions se poursuit, malgré la prise de conscience des autorités de l’importance de la préservation d’un patrimoine récent, mondialement reconnu comme exceptionnel.

La création de Casa-Patrimoine, en 2015 (SDL ayant pour mission d’accompagner la ville et la région dans la mise en œuvre du volet patrimoine du Plan de développement 2015-2020 du Grand Casablanca), ne semble pas décourager l’appétit de certains promoteurs.

Un acharnement contre des joyaux architecturaux de la ville qui font son identité et qui pourraient être un énorme atout pour son développement, d’autant plus que les demandes de préservation ne concernent, le plus souvent, que les façades. «Nous ne somme absolument pas contre l’évolution de la ville. Casablanca est une ville pleine d’énergie et c’est le lieu de création de la valeur par excellence. Il faut valoriser ce patrimoine, le rentabiliser et le rendre économiquement viable.

Pour ce faire, on peut restaurer, transformer, surélever… comme l’ont, d’ailleurs, réalisé plusieurs institutions. Mais il faut absolument préserver les paramètres qui font l’identité de la ville, particulièrement les façades, et en faire des éléments au service du développement au lieu de détruire notre propre histoire», s’insurge l’architecte.

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Il ne reste plus rien du bâtiment sis rue Ouled Ziane. Les promoteurs sont souvent très pressés de démolir des bâtisses susceptibles d’inscription sur la liste du patrimoine (Ph. DR)

Capitaliser sur le patrimoine architectural pour promouvoir une destination touristique peut être un atout considérable pour son développement, au vu des nouvelles formes de tourisme qui se déploient de par le monde. La ville de Miami en est un exemple. Elle a ainsi pu mettre en valeur son «Art-Déco District» et en faire une destination mondiale. Pourtant, Casablanca abrite l’une des concentrations les plus importantes au monde de ce courant architectural sans commune mesure avec la ville américaine. Seule la Havane à Cuba  peut concurrencer  la ville blanche.

Les autorités locales doivent, plus que jamais, réfléchir à une meilleure gestion du patrimoine bâti. Les solutions sont nombreuses et la mémoire collective devrait faire partie intégrante des projets visant à doter les villes d’aujourd’hui de nouveaux équipements. Réhabilitation, reconversion ou rénovation sont légion dans les quatre coins du globe. Reste à trouver des mesures d’accompagnement pour éviter de pénaliser les propriétaires de biens patrimoniaux. Cela peut aller des incitations fiscales à l’aide à la restauration ou encore au montage de projets générateurs de revenus.

 

 

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