Enquête

Dans le Haut Atlas, la population piégée par une sécheresse inquiétante

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5155 Le 24/11/2017 | Partager
Les pluies d’automne tardent à venir, l’oued Nfis à sec, mais les paysans ne désespèrent pas
Le tourisme international plombé, le tourisme local sauve la mise
Des ONG locales s’activent pour creuser des puits, exploiter les sources des montagnes
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Vue sur la vallée à partir de la terrasse de «Kasbah de Ouirgane», un gîte construit en 2007

Ça commence à Marrakech et ça s’étend sur des centaines de kilomètres, tout au long du Haut Atlas occidental: pas une goutte d’eau dans les oueds, les ruisseaux et autres séguias. Le N’fis, venant du col Tizi N’test, le plus important fleuve dans la région, réceptacle de tous ces affluents avant d’aller se déverser dans les deux barrages les plus importants du Haouz, Yacoub El Mansour et Lalla Takerkoust, est complètement desséché.

Le manque d’eau devient de jour en jour inquiétant. On est fin novembre, et la pluie tarde à venir pour arroser les champs d’oliviers, caroubiers, pommiers, noyers et amandiers dont regorge le Haut Atlas. La cueillette des olives a d’ores et déjà commencé, mais les paysans craignent que la récolte de cette année ne soit pas aussi généreuse en huile que celle de l’année dernière.

La campagne de 2015-2016 a été en effet exceptionnelle: 1,42 million de tonnes d’olives cueillies (+85% par rapport à 2009), avec, corrélativement, une production d’huile d’olive assez abondante: 138.000 tonnes. On est à Asni, à une quarantaine de kilomètres au sud de Marrakech, une Commune rurale d’un peu plus de 21.000 habitants (21.244 selon le dernier recensement). Samedi est le jour du souk hebdomadaire, le plus important de la région.

A première vue, le souk est rempli à ras bord de marchandises en tout genre, on ne manque de rien a priori. Malgré un soleil tapant et une température avoisinant les 30 degrés  Celsius, les commerçants et les paysans parcourent des dizaines de kilomètres à la ronde pour venir y écouler leurs marchandises ou pour s’approvisionner. Ils ne se plaignent pas, mais l’inquiétude et palpable sur les visages.

Quand il ne pleut pas, ou pas encore du moins, alors que le mois de décembre pointe du nez, c’est que ça craint, et pour le bétail et pour les cultures vivrières qui comptent surtout sur les vannes du ciel. Mohamed L. est venu de Ouirgane, à 12 kilomètres d’Asni. 38 ans, il est propriétaire d’un gîte à Ouirgane-même. Il parque sa Pantéra, son vélomoteur, dans un coin, et se fond dans le tohu-bohu et le brouhaha du souk pour faire son inspection hebdomadaire.

De mauvais jours pour le tourisme

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La vallée de Ouirgane avec, au loin, le lac du barrage Yacoub El Mansour inauguré par le Souverain en 2008

A Ouirgane, rassure-t-il, «les gens ne désespèrent jamais, même si, en matière de tourisme, notre activité principale ici, c’est la disette depuis déjà 4 ou 5 ans. Des fois, il se passe des semaines sans espérer le moindre client» .C’est ce qui inquiète le plus la population de cette région, qui compte beaucoup sur la manne du tourisme pour survivre.

Certains de ses habitants, comme Mohamed L, qui ont investi dans des auberges, des gîtes et des maisons d’hôtes, commencent en effet à angoisser. Heureusement que le tourisme local  commence à se développer, ce qui sauve un peu la mise. «Ils viennent surtout de Casablanca et de Rabat, et ces gens dépensent sans compter, de Marrakech la plus proche, jamais», enchaîne notre interlocuteur.

Quant à la sécheresse, il faut relativiser, «on a vu des chaleurs et des sécheresses encore pires, mais il faut patienter, tout n’est pas encore perdu», espère-t-il. Pour lui, comme pour le reste de la population, tous des Imazighens, le fatalisme est de rigueur: «C’est la volonté de Dieu, et on ne peut rien contre», ne se lassent-ils de répéter.

En 2011, reprend notre interlocuteur, «la pluie et la neige n’ont commencé à arroser les vallées et les montagnes dans cette région qu’au mois de novembre, voire décembre, mais il n’a pas fait aussi chaud. C’est ce qui inquiète le plus». Il faut dire que, malgré l’absence de pluies et de neige, nous avons constaté une végétation, dans ces vallées et ces montagnes (entre 1.000 à 2.000 mètres), encore verdoyante. Le thuya et le chêne vert, omniprésents, résistent à la soif, et ne perdent pas leur superbe couleur.

Mohamed, lui, ne compte pas trop sur l’agriculture. Son gîte, «Kasbah de Ouirgane», même si les clients s’y font de plus en plus rares, est une adresse qui ramène quelques randonneurs. Ils y viennent se restaurer et se reposer à la fin de la journée. Il arrive aussi au gîte d’accueillir des groupes de motards, des touristes étrangers passionnés des deux roues, qui viennent faire le tour du Maroc. D’Agadir, ils viennent chez lui, passer une nuit avant de continuer leur périple jusqu’au Moyen Atlas, Fès, Oujda…

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Le barrage Yacoub El Mansour, à moitié vide. Les pluies automnales tardent à venir

Mohamed a commencé à construire sa kasbah en 2008, l’année de l’inauguration du barrage Yacoub El Mansour, à deux cents mètres de chez lui. Mais pas avant d’avoir fait ses premières armes dans l’hôtellerie, à Ouirgane, Marigha, voire à Imlil, «chez Momo»,  à «La Roseraie» et «Au Sanglier qui fume», les trois établissements les plus courus, en plus de «Ksar Shama» «La Bergerie» et «La Kasbah du Toubkal», tous répertoriés sur des sites internet.

Il a travaillé souvent comme cuisinier. Sa kasbah, que nous avons visitée, s’étend sur 3.400 mètres carrés: 3 chambres, deux salons, un décor rustique, et une vue imprenable sur la  vallée de Ouirgane. Le barrage Yacoub El Mansour, à côté, sur l’oued N’fis, d’une retenue de 70 millions de mètres cubes, a perdu plus de la moitié de ses réserves en ce mois d’octobre 2017.

L’eau évaporée a laissé des terrains vagues de terre sèche, des enfants y tapent sur le ballon, des piétons et des camionneurs l’empruntent comme raccourcis pour se rendre à leurs douars. L’oued Azaden et les séguias serpentant la montagne sont à sec. Le manque d’eau reste en effet la hantise de la population: quand le ciel déverse son déluge dans cette région, c’est les inondations à coup sûr, comme ce fut le cas en août 1995 où toutes les vallées du Haut Atlas, de Ouirgane à Ourika, ont été submergées d’eau.

La population s’en rappelle encore. Mais quand la pluie se fait rare, c’est la sécheresse assurée. Les habitants des douars, pour sauver le bétail et les arbres fruitiers, creusent eux-mêmes des séguias ou des puits. Les villageois se débrouillent avec le peu de moyens qu’ils ont pour acheminer l’eau de quelques sources non encore taries, du sommet de la montagne jusqu’à leurs chaumières, à travers des tuyaux PVC et des châteaux d’eau.

Plusieurs ONG locales ont été, ou sont encore, à l’œuvre pour que l’eau continue de couler dans les robinets, en dépit de cette chaleur. C’est le cas de l’association Afak pour le développement de Ouirgane, qui a mené avec succès, déjà il y a quelques années, un ambitieux projet pour alimenter toute la vallée et pendant toute l’année d’une eau courante prête à l’emploi.

La population se débrouille pour avoir de l’eau courante. Heureusement que la nappe phréatique est encore généreuse, à 9 mètres de profondeur, on a trouvé de l’eau en abondance, même si la pluie se fait chiche, et si l’oued à proximité est à sec. «En ce mois d’octobre, après vérification, on a constaté qu’il n’y a plus qu’un mètre d’eau dans les profondeurs du puits, mais l’existence d’une source, qui continue à couler à l’intérieur, a maintenu un débit assez important pour le pompage», se félicite Mohamed L, vice-président de l’association. 

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Des tuyaux PVC qui acheminent de l’eau des puits et des sources vers les châteaux d’eau

Ce projet a nécessité, entre le creusement du puits, les châteaux d’eau et la tuyauterie pour l’acheminement, quelque 800.000 DH, dont une bonne partie a été financée par le ministère de l’Agriculture, le reste par des donateurs richissimes de la vallée. Ce que fait l’association Afak en matière d’approvisionnement en eau, d’autres ONG le font aussi dans cette même commune de Ouirgane, voire dans tout le Haut Atlas: de Tahannaout (à une trentaine de km de Marrakech) jusqu’au col de Tizi N’test, loin de la ville ocre de plus de 100 km, à Ijoukak, Tlat N’yacoub et d’autres villages aux alentours de la mosquée Tinmel, vestige de la dynastie des Almohades.

A quelques encablures de Kasbah  de Ouirgane, mais au sommet d’une montagne, il y a le douar Tikhfist, juché à un millier de mètres d’altitude. Pour l’atteindre, il faudra suivre des sentiers nivelés ou raides, tracés par les pas des hommes et des mulets, depuis des lustres. Certains sont traversés de séguias naturelles, d’autres confectionnées par les hommes pour arroser leurs cultures, mais elles sont presque sans eau en ce mois d’octobre.

Sur notre route, à plusieurs endroits, nous constatons des tuyaux PVC serpentant la montagne conduisant de l’eau de la source jusqu’aux chaumières, en passant par des châteaux d’eau. Là, encore, c’est une ONG qui est à l’œuvre, «l’Association pour l’environnement et le développement».

Elle a initié, elle aussi, un projet d’adduction d’eau courante après avoir pu collecter les fonds nécessaires, pour acheter le matériel, construire un château d’eau, et canaliser de l’eau d’une source, loin de trois kilomètres, jusqu’au douar Tikhfist. Des compteurs sont installés, on facture un dirham pour chaque tonne d’eau consommée. Le projet a coûté 450.000 DH.

                                                                                

En plein stress hydrique!

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 L’oued Azedan, l’un des affluents qui alimentent le barrage Yacoub El Mansour, complètement à sec en ce mois de  novembre 2017

La pénurie d’eau a atteint en ce mois de novembre des degrés inquiétants. Des populations de plus en plus nombreuses souffrent de la soif, et  sortent dans la rue pour le faire savoir. Des sit-in et des accrochages avec les forces de l’ordre, et même des arrestations ont eu lieu à Zagora, fin septembre dernier, à cause de la rareté de l’eau. Et la pluie qui ne montre pas encore le bout de son nez, alors qu’on est en plein automne, avec des températures atteignant parfois des 35 degrés Celsius.

Quelques chiffres sont alarmants: de 2.500 m3 d’eau disponible par habitant par an en 1960, le pays est passé à moins de 500 m3 aujourd’hui. En dessous de 1.000 m3, les spécialistes considèrent qu’on est en situation de stress hydrique. Avec des répercussions sociales sérieuses qui poussent tout naturellement, chaque année, des dizaines de milliers de ruraux, vers les villes.

Mais le plus grave est à venir: selon des études de l’ONU, le Maroc connaîtra un niveau de stress hydrique extrêmement élevé d’ici 2040. Le pays pourrait perdre plus de 80% de ses ressources actuelles en eau d’ici 23 ans, si rien n’est fait pour se rattraper.

Que faire? Pour enquêter plus sur cette situation, le Roi ordonne, en septembre dernier, lors d’un Conseil des ministres, la création d’une commission «en vue de trouver des solutions adéquates au cours des prochains mois», à cette pénurie d’eau. Le Gouvernement avait lui-même reconnu que pas moins de 37 localités dans le Royaume souffrent de la soif, et le Chef du Gouvernement s’est engagé devant le Parlement, en juin dernier, à établir un échéancier pour trouver une solution à ce problème une fois pour toutes, dans moins d’une année.

Interrogée par la presse, Mme Houria Tazi Sadeq, juriste, experte des questions de l’eau, et présidente de l’Alliance marocaine pour l’eau, souligne le caractère transversal de l’eau dans les débats liés aux changements climatiques, et dans la résolution de cette pénurie. Il n’y a pas d’autre alternative, pour elle, seule une commission interministérielle, regroupant les principaux départements en liaison avec la problématique de l’eau, pourrait s’atteler à trouver des solutions, et y mettre les gros moyens.

La politique des barrages n’est plus payante avec une sécheresse endémique, et chaque région du pays, pour notre experte, a ses particularités. Donc, il faut associer le local dans la recherche d’alternatives. «Le grand problème dans notre pays n’est pas que la rareté de l’eau, c’est aussi la répartition inéquitable de l’eau déjà existante, il faut d’abord trouver une solution à cela», estime Tazi Sadeq.

Mais des alternatives sérieuses sont nécessaires dans le futur, telles que des systèmes de capture d’eau de pluie, de traitement des eaux usées, de gestion rationnelle d’eau, ou encore de dessalement de l’eau de mer. Le Maroc compte en effet 3.500 km de côtes, une richesse hydraulique inestimable dont l’exploitation est inéluctable dans un proche avenir.

 

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