Economie

Pourquoi l’école engendre de la violence

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5144 Le 09/11/2017 | Partager
Les agressions d’élèves contre leurs profs ne font que refléter les travers de l’école
Des enseignants mal formés et un encadrement insuffisant
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Difficile de surveiller des effectifs pléthoriques. Dans le primaire, les administrations des écoles ne comptent en général qu’un directeur noyé dans une multitude de tâches. La moyenne nationale est de 444 élèves par directeur. Mais certains gèrent plus de 1.000 enfants.

Nul ne peut le contester, le manque de respect ou la violence envers les enseignants ne peuvent être tolérés. La symbolique que ces éducateurs portent est trop importante pour être bafouée, et leur mission trop noble pour être prise à la légère. La note que le Ministère de l’Education nationale a publiée mardi dernier, suite aux récentes agressions de profs par des élèves, l’a bien souligné.

Néanmoins, replaçons les choses dans leur contexte. La violence des élèves envers les enseignants a toujours existé. Il s’agit généralement de cas isolés, mais souvent surmédiatisés, surtout à l’ère des réseaux sociaux. Le plus souvent, les protagonistes sont des jeunes à problèmes (psychiques ou sociaux), perturbés, ou se sentant humiliés, suite à une agression verbale de leur enseignant. Oui, ils doivent être sanctionnés, mais faut-il pour autant en faire des parias à jeter? Les exclure de la scolarité les condamnera à jamais. Notamment ceux issus de milieux démunis et ne pouvant se payer une école privée.

Avant de s’en prendre aux élèves, tous les acteurs doivent d’abord assumer leurs responsabilités. La principale victime du système éducatif public marocain n’est autre que l’élève. N’est-ce pas de la violence que de lui servir un enseignement de piètre qualité, ne lui offrant pratiquement aucune chance de réussite? Au Maroc, la probabilité qu’un fils d’ouvrier devienne employeur non agricole n’est que de 1,9%, selon la Banque mondiale.

L’école a depuis longtemps cessé d’être un ascenseur social. Elle s’est transformée en une machine géante de reproduction des classes, désertée par les couches moyenne et aisée. La mixité sociale y est en voie de disparition. Elle ne présente que peu de modèles de réussite. Beaucoup d’enfants y vont sans croire vraiment à son utilité...

N’est-ce pas aussi de la violence que de recruter des enseignants sans formation préalable? Que ces recrues recourent de manière naturelle et systématique au châtiment corporel sur des enfants pour tenir leurs classes… Ou qu’ils concentrent toute leur énergie sur des cours de soutien privés leur permettant d’arrondir leurs fins de mois au détriment de leurs élèves du public…

«Un prof correctement formé sur le plan psychopédagogique saura se faire respecter par tout le monde. Malheureusement, les enseignants sont aujourd’hui jetés dans l’arène après quelques mois de formation, voire sans aucune préparation préalable», regrette un expert éducatif. Peu formés et peu motivés, ils ont aussi, majoritairement, occulté (consciemment ou pas) leur devoir d’exemplarité et leur rôle de transmetteurs de valeurs.

D’ailleurs, l’école elle-même ne sait pas quelles valeurs inculquer (voir L’Economiste N° 5109 du 19 septembre 2017). C’est là une autre catastrophe! L’encadrement des élèves est également problématique. Au primaire, certaines écoles accueillent entre 1.000 et 1.500 enfants, alors qu’avant le nombre se limitait à 500. «Les établissements ont perdu leur taille humaine. Les élèves se trouvent noyés dans la masse. Les directeurs et les surveillants généraux, de leur côté, sont perdus.

Les relations humaines sont de moins en moins fortes à l’école», souligne l’expert éducatif. «Auparavant, un collège ou un lycée de plus de 600 élèves avait droit à un directeur, un surveillant et deux surveillants d’externat. Cette dernière catégorie est en voie d’extinction.

Le déficit est patent. Il n’est plus possible pour l’administration de surveiller et de contrôler ce qui se passe à l’école», ajoute-t-il. Pour sa part, la vie scolaire manque terriblement d’animation. Or, elle permet aux jeunes de dépenser leur énergie débordante, souvent étouffée, et de libérer leur potentiel créatif. Les parents, eux, sont souvent démissionnaires. Au final, les jeunes ne rendent que ce qu’ils ont reçu.

Tolérance zéro

La note publiée mardi dernier par l’Education nationale a insisté sur la nécessité d’une tolérance zéro envers tout acte qui porterait atteinte à la dignité du corps enseignant. Les établissements ont ainsi été exhortés à se constituer automatiquement en partie civile dans les plaintes contre les agresseurs, chose qu’ils ne font que rarement. Ils ont aussi été appelés à renforcer leur coordination avec les autorités locales. La note a, en parallèle, insisté sur l’importance de l’animation de la vie scolaire… Le rôle des centres d’écoute et de médiation (gérés par des profs volontaires ou des associations dans les établissements), cellules de veille et observatoires de la violence créés dans les délégations provinciales, a également été souligné. Sauf que ces entités, peu nombreuses et manquant d’expertise, sont loin de remplir leur rôle. Pour leur part, les syndicats d’enseignants ont décrété deux journées de grève nationale (les 8 et 9 novembre 2017).

86 cas enregistrés en 2016-2017

  • Seulement 19 actes de violence entre profs et élèves (prof contre élèves ou élèves contre profs)
  • 47 entre élèves
  • 5 entre élèves et administration
  • 8 cas de personnes étrangères à l’établissement contre profs/élèves/administration

 

 

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