Société

Comprendre «l’hypocrisie morale»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5139 Le 01/11/2017 | Partager
Crise de valeurs, école, précarité… regard d’un philosophe
Nous assistons à une remise en question des repères
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Abdou Filali-Ansary, philosophe, islamologue: «Dans notre société, la précarité où vit une bonne partie de la population crée des obstacles. Elle érige de véritables handicaps en matière d’accès à l’éducation, à la culture et à tout ce qui permet de préparer les individus à mieux aligner leur comportement avec les principes auxquels ils disent adhérer» (Ph. AF)

Ce que nous vivons comme une «crise de valeurs» n’en est peut-être pas une. Il s’agit, pour le philosophe Abdou Filali-Ansary, d’une «impression», résultant de la réappropriation des valeurs par les individus, en fonction des cultures et des contextes. L’hypocrisie morale, elle, n’est peut-être pas une exception. Pour le philosophe, ce n’est que durant des moments précis de l’histoire, où tout un chacun est mobilisé pour une cause commune, et où un état de grâce se dégage, que les comportements coïncident avec les valeurs morales revendiquées.

- L’Economiste: Notre société vit une véritable crise de valeurs. S’agit-il d’un problème de transmission entre générations?
- Abdou Filali-Ansary:
Dans les sociétés que l’on décrit comme pré-modernes ou traditionnelles (en gros, avant le XIXe siècle), la conviction qui prévalait voulait que les valeurs soient assignées à l’homme par le Créateur, et qu’elles soient invariables. Les humains étaient censés les découvrir dans les textes sacrés. Ils devaient apprendre à les intérioriser et à en faire des repères essentiels dans leur vie. Dans les temps modernes, l’on a commencé à reconnaître que les valeurs sont variables, suivant les contextes. L’on considère également qu’elles relèvent de “cultures” situées dans l’espace et dans le temps. Les valeurs deviennent des objets de débat, et la notion de repères fixes et éternels est mise en veille, même si, en principe, la conviction religieuse demeure.
L’idée de l’individu qui réfléchit par lui-même et décide de ses priorités prend le pas par rapport à celle d’élites savantes conduisant des masses ignorantes, conformément aux prescriptions religieuses. De là vient l’impression d’un flottement ou d’une crise de valeurs. “Crise” ici ne doit pas être entendue dans le sens d’un déséquilibre, mais plutôt comme une situation résultant de l’impression d’absence d’autorité ultime dans les questions morales.

- C’est le cas à l’échelle mondiale…
- Nous assistons, en effet, à l’échelle mondiale à des remises en question de repères admis depuis des siècles dans des domaines comme la famille, les rapports entre les parents et les enfants, les rapports entre les sexes, l’éducation des jeunes, la vie et la mort... Il n’est pas sûr que cette ébullition s’arrête un jour, du moins dans un avenir prévisible.

-  Il existe un décalage entre valeurs religieuses revendiquées et comportements réels. Comment le comprendre?
- L’impression de décalage entre les valeurs proclamées et les comportements réels ne date pas d’aujourd’hui. Les gens sont souvent choqués ou déçus quand ils constatent que les manières d’agir sont loin de refléter les principes moraux auxquels tout un chacun est supposé adhérer.
Un roman publié il y a près d’un demi-siècle offre une belle illustration de cette impression et des conséquences qui en résultent, un roman plein d’humour d’ailleurs. Il s’agit de Terre d’hypocrisie (Ard al-Nifaq) de l’Egyptien Youssef Al-Sebaï. Pour son humour, la critique décapante qu’il fait de la société moderne, ce roman est à recommander à tous, jeunes et moins jeunes.
Les sociétés connaissent-elles des flux et des reflux du sentiment reli-gieux, comme le relèvent certains penseurs? Des variations du même genre semblent affecter les attitudes générales envers soi et les autres, et les manières de se comporter en général. À certains moments de l’histoire, comme lors de soulèvements populaires contre l’injustice, le sentiment de solidarité prévaut, et les individus observent une discipline stricte. À d’autres moments, les intérêts égoïstes l’emportent. Le discours de moralité, ou même le comportement pieux, deviennent des stratégies pour impressionner les autres. Peut-être que nous sommes dans des moments de ce genre.

- Quel rôle pour l’école au milieu des multiples canaux de transmission qui existent aujourd’hui?
- Au cours des premières décennies qui ont suivi l’indépendance, l’école publique, depuis le primaire jusqu’au supérieur, en passant par le secondaire, a servi d’ascenseur social. Elle a permis à des individus issus de familles pauvres, du monde rural et en principe peu favorisés au départ, d’accéder à des formations de qualité et d’obtenir des emplois de cadres ou de techniciens. Des postes leur garantissant des emplois, disons, «décents».
L’impression qui prévaut aujourd’hui est qu’elle ne joue plus ce rôle. L’on peut craindre que l’école publique soit devenue un cadre de conditionnement à des conceptions très conservatrices, qui limitent plus qu’elles ne favorisent l’esprit critique chez les jeunes. De tel-les conceptions limitent, entre autres, les possibilités de bénéficier de la multiplicité et de la diversité des canaux d’information et des moyens d’apprentissage rendus disponibles par les technologies modernes, internet, réseaux sociaux...

- A votre avis, quelles valeurs devrait-elle inculquer?
- L’école, en fait, n’est pas seulement une institution qui transmet des connaissances et des aptitudes. Elle est censée être un cadre qui développe chez les jeunes des loyautés que la société attend et, en même temps, affine leur préparation aux défis qui les attendent. On aurait évidemment souhaité la voir cultiver chez les jeunes des valeurs essentielles telles que l’honnêteté, l’effort, le mérite, la loyauté, la citoyenneté, le respect des droits et des obligations. Cela ne se fait pas, ou pas uniquement, au moyen de leçons de morale ou d’instruction civique ou religieuse. Cela s’opère aussi, et peut-être surtout, par l’exemplarité donnée par les maîtres et maîtresses, dans leur comportement, leurs con-victions et à travers les portraits qu’ils offrent de personnages héroïques. Nous pouvons nous demander si c’est encore le cas, si les maîtres et maîtresses ont encore conscience de l’importance de l’exemplarité et de l’influence qu’elle a sur les esprits des jeunes.
S’ils ne sont ni formés ni convaincus de leur mission, alors notre problème est vraiment grave.

Religion: Un discours trop axé sur des commandements

Le discours religieux a longtemps été problématique. Avec l’avènement d’Internet, n’importe qui peut s’autoproclamer savant et distiller ses propres convictions. A l’école non plus, l’instruction religieuse n’est pas exempte de lacunes. «Le corps enseignant a été formé pour reproduire un discours traditionnel où l’accent est mis sur des prescriptions et des commandements, et non sur les motivations, les dilemmes moraux et les situations qui relèvent de la vie concrète de tous les jours», regrette Abdou Filali-Ansary. «Or, les contextes contemporains requièrent que le sens des devoirs et les loyautés essentielles soient affinés par une réflexion libre et spontanée», insiste le philosophe.

Un intellectuel de renom

Des intellectuels de sa trempe, le Maroc en compte peu. Abdou Filali-Ansary, philosophe, islamologue, reconnu à l’international, estimé par ses pairs au Maroc, est pourtant très peu connu du grand public. De nature discrète, ses sorties médiatiques sont rares.
Abdou Filali-Ansary est né à Meknès en 1946. Il a notamment été directeur de l’Institut d’études des civilisations islamiques de l’université Agha Khan à Londres, et directeur de la Fondation du Roi Abdul-Aziz de Casablanca. On lui doit plusieurs ouvrages, dont «Réformer l’islam? Une introduction aux débats contemporains», «Par souci de clarté: à propos des sociétés musulmanes contemporaines», ou encore, «l’Islam est-il hostile à la laïcité?».

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

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