Competences & rh

Pourquoi les facs de droit forment des chômeurs

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5138 Le 31/10/2017 | Partager
L’employabilité des lauréats n’a été intégrée comme mission qu’à partir de 2000!
Déficit énorme en profs: 185 enseignants pour 2.600 étudiants à Casablanca!
Des jeunes démotivés dont les deux tiers abandonnent avant la licence
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Près de la moitié des étudiants des établissements universitaires à accès ouvert, au nombre de 670.207 en 2016-2017, sont inscrits dans les facultés de droit. Pour cette année, le ministère de l’Enseignement supérieur y prévoit un taux d’encadrement de 183 étudiants par enseignant, soit le plus élevé de tous les établissements universitaires. La moyenne nationale est de 60

Aussi surprenant que cela puisse paraître, les facultés des sciences juridiques, économiques et sociales, communément appelées «facultés de droit», n’ont intégré officiellement la mission de préparer les étudiants au marché de l’emploi qu’à partir de 2000. Date d’entrée en vigueur de la loi 01-00 régissant l’enseignement supérieur.

«Elles ne se souciaient pas de l’employabilité des lauréats, elles considéraient que leur responsabilité se limitait à dispenser des savoirs scientifiques», précise Abdellatif Komat, doyen de la faculté de droit de Casablanca. C’est également avec l’avènement de la loi 01-00 qu’elles ont gagné en autonomie. Avant 2000, tous les programmes étaient élaborés au niveau central, par les soins du ministère de l’Enseignement supérieur.

Après cette date, grâce à l’autonomie qui leur a été concédée, elles ont commencé à concevoir les programmes post-tronc commun (à partir de la 3e année) elles-mêmes. En veillant à orienter petit à petit leur offre en fonction des besoins du marché de l’emploi.

Malgré leurs efforts sur les 17 années écoulées, les facultés de droit peinent à remplir correctement leur nouvelle mission. Leur rendement externe (insertion professionnelle des lauréats) reste peu satisfaisant. Près du quart de leurs diplômés sont au chômage, selon le HCP.

Et pour cause! Etant à accès ouvert, elles se sont transformées en refuge «en dernier ressort» pour tous ceux n’ayant pas pu décrocher une place dans l’établissement de leurs rêves. Et ce ne sont généralement pas les meilleurs bacheliers… «Nous gérons des masses de jeunes démotivés, c’est pour nous une double contrainte», regrette Komat.

Selon le ministère de l’Enseignement supérieur, près des deux tiers des étudiants des facultés publiques quittent leurs études avant la licence. Une énorme déperdition. Un accès limité pourrait peut-être permettre à ces établissements de mieux s’en sortir. Cela dit, la question n’est pas à l’ordre du jour, puisqu’il faudra trouver des alternatives aux nouveaux bacheliers, souvent fâchés avec la formation professionnelle.  

Depuis 2000, ces facultés font face à une massification effrénée et peu maîtrisée. D’environ 17.000 étudiants à la fin des années 90, la faculté de droit de Casablanca est passée à 26.000. D’autres, comme celle d’Agadir, dépassent les 30.000. De manière générale les effectifs des universités publiques ont grimpé de 71% entre 2011-2012 et 2016-2017.

Le nombre d’enseignants, lui, est en recul, en raison des départs à la retraite non remplacés. Cette année, 28 professeurs devaient partir à la retraite à Casablanca. Un coup dur pour l’établissement. Fort heureusement, pouvant désormais prolonger la durée de leur activité de deux années renouvelables, 13 d’entre eux ont décidé de rester. Toutefois, cela n’arrange pas les choses pour autant.

La faculté ne compte aujourd’hui que 185 professeurs pour 26.000 étudiants. Soit un ratio d’un prof pour 140 étudiants. Un taux d’encadrement trop faible, et un frein énorme pour le développement de l’offre de formation. Résultat des courses, ces établissements ne fournissent que le strict minimum.
En matière de recherche scientifique, aussi, les facultés de droit sont très en retard. Elles abritent des laboratoires et centres doctoraux, mais la «tradition de la recherche» y est faiblement ancrée. Elles accueillent aussi des milliers de doctorants. Cela dit, peu soutiennent leurs thèses de doctorat, faute d’un statut suffisamment alléchant.

«Malgré tous ces freins, les facultés de droit restent incontournables. Elles bénéficient d’un cumul d’expériences et jouissent d’une forte capacité d’adaptation», estime Abdellatif Komat. Néanmoins, encore faut-il qu’elles bénéficient des moyens adéquats.

Trop éloignées du monde professionnel

Pour les entreprises, les universités publiques qui accueillent l’essentiel des effectifs des étudiants (90% à Casablanca) ne font que peu d’efforts pour se rapprocher d’elles, connaître leurs besoins et tenter d’y répondre. Du côté des universités, c’est pratiquement le même reproche qui est adressé au monde économique. Pour ces établissements, les entreprises n’expriment pas clairement leurs besoins et ne s’impliquent que faiblement dans l’effort de formation, alors qu’elles sont le premier «client» du système d’enseignement. En gros, les deux parties continuent de s’ignorer et de se jeter la responsabilité de la distance qui les sépare. La prise de conscience est là. Cependant, peu d’actions concrètes sont menées. La CGEM a récemment créé toute une commission R&D et relation avec l’université, mais selon les facultés, elle reste très peu active. Avec l’observatoire des métiers que vient de monter la CGEM, tous les acteurs disposeront enfin d’une description claire des besoins du marché du travail. Les deux acteurs devront en profiter pour travailler ensemble sur l’employabilité des diplômés.

 

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