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Sa majesté des mouches

Par Kimon DE GREEF - Sparknews | Edition N°:5136 Le 27/10/2017 | Partager
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AgriProtein figure parmi les pionniers de la transformation de mouches soldats noires en alimentation animale, mais d’autres entreprises du Canada, du Royaume-Uni, des Etats-Unis, de la Chine notamment se sont également lancées dans cette activité (Ph. Agriprotein)

Pour réduire les déchets organiques, réparer les sols épuisés et contribuer à nourrir la planète, un agriculteur d’Afrique du Sud utilise des larves de mouches.

Rien ne laissait présager que Jason Drew deviendrait un jour l’un des pionniers de l’éco-capitalisme et le principal éleveur de mouches au monde. Durant des années, le chef d’entreprise britannique a dirigé une kyrielle d’entreprises florissantes dans des secteurs allant de l’informatique à la finance. À ses yeux, les écologistes, obstacle à la croissance économique, «empêchaient le progrès».

Mais deux crises cardiaques et des mois de convalescence dans son exploitation familiale, proche du Cap, à observer la succession des saisons, ont amené Jason Drew, aujourd’hui âgé de 52 ans, à réviser son jugement. «J’ai renoué avec moi-même et avec la nature», explique-t-il. Rapidement, il acquiert la conviction que l’entreprise a un rôle à jouer dans la résolution de certains des problèmes d’environnement les plus urgents de la planète. La réussite d’AgriProtein confirme son intuition. Sa société d’alimentation animale transforme des déchets organiques en protéines de qualité supérieure au moyen de larves de mouches.

Fondée au Cap en 2008, l’entreprise élève des milliards de mouches soldats noires, une espèce docile reconnaissable à ses grands yeux et ses antennes recourbées. Les quantités industrielles de déchets alimentaires issus des sites d’enfouissement de la ville, pleins à déborder, servent à nourrir leurs larves, particulièrement voraces. En l’espace de trois semaines, leur poids augmente d’un facteur 5.000. Devenues chrysalides, elles sont transformées en granulés alimentaires (estampillés MagMeal™) et en huiles oméga (MagOil™) destinés au nourrissage d’animaux d’élevage ou de poissons, laissant derrière elles un riche compost (MagSoil™).

Ce processus recycle les déchets des sites d’enfouissement, soulage les terres cultivées et les réserves de poisson utilisées pour produire l’alimentation animale, et sert en retour d’engrais aux sols épuisés, tout en générant un bénéfice. En novembre dernier, la valeur de AgriProtein a bondi à 117 millions de dollars (près de 100 millions d’ euros) après une levée de 17,5 millions de dollars de capital (près de 15 millions d’euros) destinée à financer son expansion en Europe, en Amérique du Nord et du Sud et en Asie.

En 2016, l’entreprise s’est associée au groupe international d’ingénierie Christof Industries pour déployer des usines conformes aux modèles testés au Cap, avec l’objectif d’implanter à l’international cent unités de production d’ici 2024, puis cent autres d’ici 2027. Chaque usine emploiera une soixantaine de collaborateurs et abritera près de 8,5 milliards de mouches -davantage que le nombre d’êtres humains vivant aujourd’hui sur Terre-. Les usines absorberont près de 250 tonnes de déchets organiques chaque jour -la quantité que les larves sont capables d’ingérer-, pour produire 5.000 tonnes de granulés et 2.000 tonnes d’huile chaque année.

Les problèmes qu’AgriProtein envisage de résoudre sont pour le moins sérieux. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) table sur la nécessité d’augmenter de 70% la production mondiale de denrées alimentaires d’ici 2050, pour nourrir une population estimée à plus de 9 milliards d’individus; une pression supplémentaire sur des systèmes de production planétaires déjà proches de l’asphyxie. Compte tenu des dégradations actuelles, la FAO estime que la planète dispose de suffisamment de sols pour supporter 60 ans d’agriculture intensive tout au plus. Un tiers de l’ensemble des terres cultivées -dont près de 85% dévolues à la seule production de soja-, fournit aujourd’hui l’alimentation des animaux d’élevage et des poissons de pisciculture. En 2011, dans un livre cosigné avec l’écrivain David Lorimer, Jason Drew utilise le terme de «tournant des protéines» (orig., «proteincrunch») pour désigner ce phénomène.

«Au minimum, chacune de nos usines permettra à 10.000 tonnes de poissons par an de rester dans la mer», déclare-t-il. «La réduction, et à terme l’élimination, du recours aux farines de poisson figure dans mes objectifs». Dans sa quête, Jason Drew dispose d’un atout de poids: ses produits sont moins coûteux que l’alimentation animale -au minimum 15% moins chers que les farines-. L’éleveur reconnaît volontiers que la production d’un volume suffisant de larves constitue désormais l’un des principaux enjeux. En 2016, la production mondiale d’alimentation animale a franchi le milliard de tonnes annuelles (pour un chiffre d’affaires annuel de 400 milliards de dollars, soit près de 340 milliards d’euros).

Elle a consommé plus de 15 millions de tonnes de poisson ainsi qu’un volume encore plus astronomique de maïs, soja et autres produits. Chacune des usines d’AgriProtein permet d’épargner une quantité de poisson 1.500 fois supérieure. L’Afrique du Sud, principal fournisseur d’alimentation animale du continent, produit à elle seule plus de 11 millions de tonnes de denrées chaque année, et jusqu’à 98.000 tonnes de farines animales. «Il s’agit de réaliser des économies d’échelle », commente Peter Britz, spécialiste de la pisciculture et de l’aquaculture à l’Université Rhodes en Afrique du Sud.

«Les farines animales sont une excellente source de protéines et fournissent une production de l’ordre de plusieurs milliers de tonnes. Le poisson pêché lors d’une seule sortie en chalutier peut servir à en produire plus de 1.500 tonnes. Or, nous ne pouvons pas prélever davantage de poissons qu’à l’heure actuelle – nous avons cruellement besoin d’une alternative». Ce défi ne saurait laisser Jason Drew de marbre. «Les gens pensent que nous sommes fous de nous lancer dans une telle entreprise», dit-il. «Mais les vieilles recettes entrepreneuriales sont dépassées. La révolution industrielle a été remplacée par celle du développement durable. Nous allons devoir réparer le futur».

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