Economie

Absentéisme des profs: «Des sanctions, oui… mais pas en premier recours»

Par Fatim-Zahra TOHRY | Edition N°:5134 Le 25/10/2017 | Partager
Elles peuvent avoir des effets contraires à leur but initial
Il faut s’intéresser aux causes
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Anna Cristina D’Addio: «Si l’on découvre qu’il n’y a pas d’excuse pour l’absentéisme, l’enseignant devrait en subir les conséquences…»    (Ph: Unesco)

- L’Economiste: Dans une démarche inédite, le ministre marocain de l’Education nationale a décidé de rendre publique la liste des enseignants absents. Que pensez-vous de cette approche?
- Anna Cristina D’Addio:
Notre rapport souligne qu’il est important de ne pas faire rendre des comptes à des acteurs pour des résultats qui sont au-delà de leur contrôle. De plus il met en évidence que les approches punitives peuvent avoir des effets contraires à leur but initial. Il n’y a pas de meilleure ou pire approche pour rendre des comptes dans l’éducation. Certains mécanismes fonctionnent dans certains contextes mais pas dans d’autres. Ce que nous savons, c’est que les mécanismes de responsabilisation fondés sur des mesures punitives, comme l’imposition de sanctions aux enseignants ou aux écoles pour les résultats d’apprentissage, peuvent se retourner contre eux. Les enseignants devraient être traités en professionnels, en les incluant dans l’élaboration de mécanismes de responsabilité tels que la manière dont les évaluations devraient être formulées et les codes de déontologie élaborés. Toutefois notre étude ne dit pas que les mesures punitives ne devraient jamais être utilisées, mais qu’elles ne devraient pas être utilisées en premier recours.

- Comment lutter contre l’absentéisme?
- Les enseignants sont souvent absents pour des raisons totalement indépendantes de leur volonté, notamment l’absence de routes, par exemple, les conflits, les bas salaires, la maladie ou la participation aux formations. Les données sur l’absentéisme des enseignants ne font pas la distinction entre les enseignants qui ne viennent pas à l’école parce qu’ils n’en ont pas envie ou parce qu’ils suivent une formation. C’est encore un autre signe que nous ne devrions pas être trop rapides pour sauter aux conclusions, et pointer du doigt avec des reproches. Cela dit, bien sûr, si l’on découvre qu’il n’y a pas d’excuse pour l’absentéisme, l’enseignant devrait en subir les conséquences.

- Quels moyens peut-on mettre en œuvre pour améliorer notre système éducatif?
- L’éducation est une responsabilité partagée. Du gouvernement aux enseignants et aux écoles, aux parents et aux élèves, aux organisations internationales et à la société civile et aux médias. Il n’y a pas vraiment une seule approche ou un mécanisme qui soit le meilleur et qui  pourrait être valable pour tous les pays… Par exemple, on ne peut pas attribuer uniquement la faute aux enseignants ou écoles  pour des résultats qui ne dépendent pas entièrement d’eux. Même si l’éducation est une responsabilité partagée, la reddition des comptes passe aussi par le gouvernement.
Ce dernier doit mettre en place des plans d’éducation faisables et crédibles avec des objectifs et des lignes budgétaires claires et transparentes. La reddition des comptes dans l’éducation commence en construisant une relation de confiance avec tous les différents acteurs. Il est clair que les enseignants et les administrateurs des structures éducatives qualifiés et motivés ont un rôle très important à jouer dans ce processus. Malheureusement, notre rapport montre que rarement leur voix est écoutée même dans le développement du matériel éducatif et dans l’élaboration des programmes.

- Quel rôle peuvent jouer les autres acteurs?
- Les syndicats d’enseignants font partie de la société civile au sens large mais ont également une voix et un rôle distincts. Ils peuvent contribuer à responsabiliser les gouvernements en soutenant ou en résistant à la réforme de l’éducation et en encourageant le dialogue sur des questions sensibles que le gouvernement pourrait hésiter à aborder. Inclure officiellement les syndicats dans l’élaboration des politiques augmente la responsabilisation et l’adhésion des enseignants tout en améliorant les relations entre les syndicats et le gouvernement. Sur 70 syndicats dans plus de 50 pays, plus de 60% n’ont jamais été ou rarement consultés sur le développement et la sélection de matériel pédagogique.
D’autre part le gouvernement doit développer des réglementations crédibles et efficaces  pour tous les fournisseurs d’éducation, publics et privés, qui garantissent la non-discrimination et la qualité de l’éducation. Ils doivent aussi faire preuve de transparence sur les points forts et les faiblesses des systèmes éducatifs, en ouvrant les processus politiques à une consultation large et significative et en publiant un rapport régulier de suivi de l’éducation.
Les mouvements sociaux, la société civile et les médias jouent un rôle clé dans la collecte des données et pour mettre au grand jour les problèmes du système tels que les inégalités ou la corruption.

Parcours

Anna Cristina D’Addio est économiste de formation et travaille en tant qu’analyste principale des politiques au sein de l’équipe du rapport GEM à l’Unesco. Avant cela, Anna a travaillé à l’OCDE sur plusieurs thématiques socio-économiques et a co-signé plusieurs publications. Avant de rejoindre l’Organisation, Anna était professeur de recherche en micro-économétrie appliquée aux questions du marché du travail et de l’éducation. Elle a enseigné et effectué des recherches au sein de plusieurs institutions de renom. Elle est titulaire d’un doctorat en économie quantitative (programme européen de doctorat) octroyé par le CORE (Le Center for Operations Research and Econometrics, un institut de recherche interdisciplinaire) et l’IRES (Université catholique de Louvain-la-Neuve). Outre un doctorat en économie publique de l’Université de Pavie et un master en économie quantitative octroyé par le CORE.

Propos recueillis par Fatim-Zahra TOHRY

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