Tribune

Casablanca: Pourquoi il faut revoir le système de l’unité de la ville

Par Azdine Hachimi IDRISSI | Edition N°:5128 Le 17/10/2017 | Partager

Azdine Hachimi Idrissi est un ex-enseignant-chercheur (Ph. A.H.I.)  

La superficie de la «préfecture de Casablanca» est de 786 km². Avec la préfecture de Mohammedia, les provinces de Médiouna et Nouaceur, la superficie de l’agglomération est de 1.200 km2 avec 70 km de littoral. Près de 5 millions d’habitants. Casablanca est jeune, plurielle géante mais étouffée par une gestion que résume une formule ambiguë: l’«Unité de la Ville».

Si ce système n’est pas questionné sérieusement et si le «gigantisme» n’est pas démantelé, aucune solution ne serait viable. On pensait qu’on allait mutualiser les ressources avec l’unité de la ville… or même avec un budget de 3,75 milliards de DH en 2017, les dysfonctionnements persistent. Un problème de gouvernance. Un nouveau cadre juridique est à envisager pour une meilleure gestion de la ville.

En 1981, Casablanca a été subdivisée en 4 préfectures et 7 communes de plein exercice. Préfectures Casablanca-Anfa; Aïn Chock-Hay Hassani; Aïn Sebaâ-Hay Mohammadi et Ben M’Sik-Sidi Othman. Même imparfaite, cette organisation intégrait les attentes des populations et des territoires. De nombreux équipements furent réalisés dans le cadre de cette gestion urbaine de proximité qui encourageait la compétitivité entre communes.

Or, au lieu de réaménager, il a été décidé de tout bouleverser et d’unifier la gestion en vertu de la charte communale 00-78 du 3 octobre 2002. Elle prévoyait de fusionner les entités décentralisées dans les villes de plus de 500.000 habitants. Mettre en place un conseil municipal unique «de plein exercice» et des conseils d’arrondissement faibles «sans personnalité morale». Casablanca, Rabat, Salé, Tanger, Fès et Marrakech n’y ont pas échappé.

Au lendemain des élections communales de septembre 2003, la diversité urbaine et socio-démographique de la ville s’est retrouvée coulée dans un moule unique. Casablanca plurielle est devenue une commune. Un choc culturel aussi bien pour les populations, les élus que les fonctionnaires. Une mairie centralisatrice, débordée – flanquée de 16 mairies d’arrondissement «coquilles vides» – doit s’occuper de tout. Décentralisation et démocratie locale ont perdu un peu de leur sens à Casablanca. Un volume hallucinant de problèmes remonte quotidiennement vers la mairie centrale. Même les préfectures d’arrondissements dépourvues du plein exercice manquent de moyens.

Le système de l’unité de la ville devrait être réexaminé avec rigueur. En tenant compte aussi des résistances de ceux qui tiennent à l’unité de la ville pour d’obscures raisons. Un nouveau découpage devrait prévoir au moins quatre préfectures de plein exercice abritant chacune deux communes fortes. La ville serait gérée par un dispositif comprenant quatre préfectures et huit communes de plein exercice, entièrement responsabilisées sur leur territoire respectif. Un système d’intercommunalité permettrait la gestion des projets transversaux. Des subdivisions fortes relèvent du bon sens pour Casablanca qui est plus peuplée que l’Uruguay, l’Albanie ou la Jamaïque.

Sur le plan symbolique, il est souhaitable de transférer le siège de la wilaya vers des bâtiments nouveaux adaptés au XXIe siècle sur les hauteurs de Sidi Maârouf ou autre. La représentation territoriale de l’Etat doit s’inscrire dans un espace marqué par le recul et la sérénité. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui avec l’actuel quartier administratif de Casablanca au cœur de la cohue, des embouteillages et à quelques pas du commerce informel de la place des Nations Unies.

Chacune des huit nouvelles communes devrait avoir un nouveau siège moderne avec de parfaites conditions d’accueil des citoyens, car il est temps de marquer le passage vers un autre mode de gouvernance de la Cité blanche.

Le diagnostic royal de 2013

Lors de l’ouverture du Parlement en 2013, le discours royal avait déjà acté le déficit de gouvernance à Casablanca. «Est-il raisonnable que Casablanca reste à ce point un espace des grandes contradictions, jusqu'à devenir l'un des modèles les plus faibles en matière de gestion territoriale?» Il a appelé à la «consolidation des règles de bonne gouvernance» et à la mise en place d’un «cadre juridique approprié» (…). Le cadre juridique identifié comme «inapproprié» étant l’ancienne charte communale de 2002. Elle fut effectivement abrogée en 2014 par la «loi organique n°113-14 relative aux communes». Mais sans résultat. Le législateur a maintenu le même esprit «l’unité de la ville». Le discours royal avait aussi soulevé la question des grands projets et leur articulation avec les prestations communales de base. Il a souligné que l'essor des villes ne se mesure pas uniquement selon la hauteur de leurs tours et de la largeur de leurs avenues. Mais il est évalué en fonction de la qualité des services publics disponibles. Aujourd’hui même, l’équilibre n’est pas encore trouvé. Les actions et projets d’envergure sont menés dans le cadre des SDL (Sociétés locales de développement) qui gèrent en grande partie le budget de la ville, mais souvent dans le cadre d’une vision macro. Or la proximité ne devrait pas être perdue de vue.

                                                            

La loi française PLM: Une source d’inspiration inadéquate

La loi française dite «PLM» (Paris Lyon Marseille) qui a inspiré ce schéma n’était pas le modèle. Cette loi ciblait exclusivement le «Paris intra muros» avec ses 105 km2! Alors que la commune de Casablanca est un territoire sept fois plus grand. Cette loi visait aussi la municipalité de Lyon d’une superficie de 47,87 km2 et la «municipalité de Marseille» 240,62 km2. Notre législateur s’est inspiré d’un mode de gestion prévu pour des petits territoires, non adaptés à un territoire démesuré.

Si on appliquait le schéma casablancais à la continuité urbaine parisienne, le conseil de Paris (intra muros) devrait gérer les affaires de Clichy, Nanterre, Aubervilliers ou Vincennes… Cela ne se fait pas. Ces territoires relèvent de 3 autres préfectures distinctes. Et pourtant c’est le même continuum urbain. La décentralisation française a évité la gestion du gigantisme. Des subdivisions fortes existent également dans des villes comme Barcelone, Chicago ou Tokyo.

 

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