Société

Développement… au cœur de l’ADN japonais

Par Amine SAHRANE | Edition N°:5110 Le 20/09/2017 | Partager
S’approprier ce qu’il y a de mieux de l’extérieur, rejeter le reste
«Bricolage, réinvention et création constante»
Une vision pragmatique de la religion

Peut-on se moderniser en restant fidèle à ses origines? Ou faut-il impérativement prendre le chemin de l’occidentalisation? Pierre-François Souyri a essayé de répondre à cette question lors de la conférence-débat «Origines et processus de la modernisation japonaise», tenue jeudi 14 septembre à la Fondation Al Saoud à Casablanca.
La nation japonaise a toujours fasciné les penseurs arabes. «Ils étaient intéressés (par le Japon) parce que c’était la première fois qu’une nation asiatique battait une nation européenne (en 1905 le Japon bat la Russie)», a analysé le professeur Mohamed-Sghir Janjar, directeur adjoint de la Fondation Abdul-Aziz Al Saoud de Casablanca, et organisateur de la conférence. Et d’ajouter que «le Japon montrait aux Arabes qu’ils pouvaient à leur tour faire quelque chose contre la puissance occidentale».  
Le travail du professeur Souyri montre que le Japon n’a été ni complètement fidèle à ses origines, ni complètement occidentalisé. Même sa culture ancestrale est grandement influencée par la Chine. Le génie japonais consiste, en fait, en un «bricolage, réinvention et création constante» de la culture et de la société, de manière à prendre ce qu’il y a de mieux de l’extérieur et de rejeter ce qui reste. En suivant ce processus, la société japonaise s’est construite et a lentement mûri, bien avant l’arrivée des Occidentaux.
■ Auto-émergence d’une société urbaine
Dès le milieu du 18e siècle, l’archipel japonais est confronté à des phénomènes de natures diverses, qui dessinent des configurations sociales différentes de la société féodale traditionnelle. A titre d’exemple: l’émergence d’une agriculture commerciale, le développement d’une industrie rurale, des spécialisations régionales, une production artisanale qui devient petit à petit une industrie domestique, une hausse de la production…
Des phénomènes que les historiens désignent sous le terme de «proto-industrialisation» émergent dans ce cadre à partir des années 1750-1800. Ceux-ci précèdent en quelque sorte la révolution industrielle du Japon (1887-1905). «On ne peut pas comprendre cette révolution industrielle qui surgit subitement au Japon si on ne comprend pas la maturation extrêmement longue dans la société japonaise», indique le professeur Souyri.
Cette période est également caractérisée par la constituions d’une société urbaine. Au 18e siècle, Edo (l’ancienne Tokyo) compte 1 million d’habitants. Kyoto, deuxième ville du pays, compte 500.000 et Osaka à peu près 500.000. Une dizaine d’autres villes japonaises comptent plus de 50.000 habitants (Nagazaki, qui, à cette époque-là, est un grand centre culturel, avait à peu près 60.000 habitants).

■ Des phénomènes de nature culturelle
Il y a eu au cours de cette même période une extraordinaire montée du niveau moyen de l’éducation ainsi qu’une poussée de la pensée critique.
Il n’existait pas encore de système scolaire ni de ministère de l’Education au Japon. Un nombre grandissant d’écoles a toutefois commencé à apparaître dans les agglomérations et dans les capitales. Les bases étaient inculquées avant toute chose aux jeunes élèves (lire, écrire, écouter). Quant aux manuels utilisés: c’était les classiques chinois. Les enfants qui ont grandi avec cette éducation ont de ce fait adopté une conception chinoise du monde. Un des nombreux exemples où le Japon s’influence positivement de l’extérieur. «L’arrivée des Occidentaux n’a fait qu’accélérer un processus qui avait déjà commencé», précise Souyri.
Une société de l’écrit était en cours de développement. La population avait accès à plusieurs ouvrages savants, ainsi qu’à de petits livres jaunes. Ces derniers pouvaient parler de tout et de rien (des contes, des recettes…), avaient un format de poche et étaient diffusés au grand public. La distribution était assurée par des bibliothèques ambulantes qui louaient les ouvrages à des sommes très modestes. «Ces bibliothèques marchaient très bien, ce qui veut dire que la population japonaise était cultivée». Il était de coutume de glisser un livre jaune à l’intérieur des manches de kimono, pour le sortir à la première occasion.

■ Une toute autre vision de la religion
Le mot «religion» n’existait même pas dans la langue japonaise avant la rencontre avec l’Occident. Au moment où les Japonais ont voulu renégocier les traités désavantageux signés avec les Occidentaux, ceux-ci ont exigé que la nation accepte la propagation du christianisme dans son territoire. Le mot religion a été fabriqué à cette époque. Le boudhisme veut dire «loi», alors que le shinto exprime «la voie des dieux», et le confucianisme, «l’enseignement des maîtres». Les Japonais comme les Chinois ont une vision très matérialiste de la religion. Un Japonais peut par exemple être shintoïste (respect de la nature) et bouddhiste (le rapport à l’immortalité). Le comportement en société est régi par le confucianisme (l’enseignement des maîtres).
Les dieux ne sont sollicités que lorsqu’on a besoin d’eux. La croyance en les dieux relève plutôt d’une convention sociale, de coutumes et des légendes traditionnelles. La foi telle que nous la concevons chez nous n’a jamais existé dans l’histoire du Japon.

Pierre-François Souyri

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Auteur du livre «Moderne sans être Occidental, aux origines du Japon», paru en 2016, Pierre-François Souyri est un spécialiste de l’histoire du Japon. Il enseigne l’histoire du Japon à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO). Il a également été directeur des études de l’Ecole française d’Extrême-Orient de 1993 à 1996. De 1999 à 2003, il a dirigé la Maison franco-japonaise de Tokyo. Il fait partie des fondateurs de la revue Cipango, Cahiers d’études japonaises, fut secrétaire de rédactin de la revue Annales (Economies, Sociétés, Civilisations) de 1991 à 1993, puis en fut l’un des codirecteurs. Il a reçu en 2014 le prix Littéraire de l’Asie pour son ouvrage: «Samouraï, 1.000 ans d’histoire du Japon».

 

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