Société

Femmes: La difficile conquête de l’espace public

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5099 Le 05/09/2017 | Partager
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Osire Glacier, née Hadouche, enseigne au département d’histoire et à celui de science politique et des études internationales à l’Université Bishop (Sherbrooke, Canada). Elle a publié plusieurs ouvrages traitant des questions féminines au Maroc (Ph. OG)

Dans son livre, Le sexe nié: le féminin, le masculin et la sexualité au Maroc et à Hollywood  aux éditions Palgrave Macmillan, la chercheuse maroco-canadienne inscrit la problématique des sexes au Maroc dans les luttes globales des femmes contre l’ordre androcentrique. C'est-à-dire une vision du monde résultant dans une organisation sociale et politique véhiculant des perspectives exclusivement masculines. Une organisation qui tend à exclure la femme de l’espace public.

- L’Economiste: Pensez-vous que la rue serait exclusivement masculine?
- Osire Glacier:
Les études théoriques qui se sont intéressées à la domination masculine relèvent que l’espace est divisé en espace du «dedans» (féminin), et espace du «dehors» (masculin).
Donc selon cet imaginaire, la découverte du monde, ce n’est pas pour les femmes; la rue, non plus. Bien entendu, l’accès massif des femmes à l’éducation, au marché du travail et à la sphère publique ont rendu ces construits caducs.
Cependant, comme les mentalités n’ont pas suivi les bouleversements sociaux que la société marocaine connaît, la rue continue à être associée aux hommes. D’une part, les filles sont moins autorisées à sortir que leurs frères. D’autre part, toutes formes de violences dans la rue sont là pour les renvoyer chez elles.
Rappelons que la rue est le lieu où la violence à l’égard des femmes est la plus répandue.
Cette situation est aggravée par plusieurs facteurs, dont la propagation de la pornographie, avec son érotisation de la domination masculine et de la violence à l’égard des femmes, au sein d’une jeunesse laissée à elle-même.  En général, les jeunes n’ont pas accès à une éducation sexuelle. Pire encore, ceux issus des classes marginalisées n’ont tout bonnement pas accès à une éducation valide.  
Dans ce double contexte de patriarcat et de mondialisation des industries du sexe, toute femme dans l’espace public devient une proie, ou mieux une opportunité de jouissance à saisir.

- Comment l’infériorisation des femmes peut-elle influencer la société entière et impacter son retard et son développement?
- Loin de se limiter à de simples états d’âme –ce qui est déjà non négligeable–, l’infériorisation des femmes affecte la nation dans sa totalité.
D’un point de vue classique, le développement d’un pays donné se mesure en termes de produit intérieur brut (PIB) et d’avancement des sciences et des technologies. Or cette perception étroite occulte le fait qu’aussi bien la finalité que les moyens du développement sont les êtres humains.
En termes concrets, le développement dont les bénéfices excluent au moins la moitié de la population ne peut être durable. Rappelons à ce propos que les femmes ont moins accès à l’éducation, aux soins de santé et aux richesses nationales.
De façon analogue, le développement ne peut être optimal quand les pratiques sociales déprécient au moins la moitié des ressources humaines du pays, en l’occurrence les femmes. Mentionnons ici un sujet qui ne retient toujours pas l’attention qu’il mérite auprès des médias et des chercheurs, à savoir la fuite de la main-d’œuvre et des cerveaux féminins.
Fuyant le patriarcat local, de nombreuses femmes immigrent. Les moins fortunées parmi elles échouent sur des «pateras», ou finissent dans des réseaux de prostitution. Par conséquent, tout projet de développement digne de ce nom doit inclure les femmes.

- Y a-t-il une solution à court ou moyen terme pour arriver à une société plus égalitaire et plus respectueuse de la place des femmes dans la société?
- Il n’y a pas de démocratie tant que les femmes en tant que groupe -ou tout autre groupe social d’ailleurs- n’ont pas la jouissance de jure et de facto de leurs droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels.  Donc, l’avènement d’un régime démocratique, avec des institutions représentant la volonté des citoyens et citoyennes, est un passage obligé.
L’instrumentalisation de la religion par les élites de l’Etat a tout bonnement permis la pérennisation de conceptions rétrogrades du pouvoir, de relations dégradantes entre dirigeants et gouvernés et d’interprétations phallocratiques, misogynes et patriarcales des textes religieux. Par ailleurs, une révolution culturelle tranquille doit accompagner la démocratie. Les privations de l’éducation et de l’accès au savoir constituent des violations systématiques des droits culturels des citoyens et citoyennes.
Hélas, ces violations passent inaperçues, car elles ne laissent pas de traces visibles. Pourtant, leur effet mutilant est indélébile aussi bien du point de vue individuel que collectif. Le Maroc se situe parmi les pires pays au monde en matière d’éducation.
Parallèlement à ce déficit éducatif, les méthodes d’enseignement –surtout dans les écoles publiques– sont archaïques. Se basant sur la mémorisation, elles sont propices à l’endoctrinement, à l’uniformisation, au dogmatisme et à l’annihilation de l’esprit analytique.
En outre, les livres traduits sont rares. Cela signifie que la majorité des citoyennes et des citoyens marocains n’a pas accès aux dernières connaissances sociales, humaines et scientifiques produites à l’échelle planétaire. Or aucun peuple privé d’éducation et du savoir ne peut progresser de manière durable.

Propos recueillis par Amine BOUSHABA

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