Chronique

Enseignement supérieur privé: Qu’est-ce qui se cache derrière la chute des effectifs?

Par Abderrahmane LAHLOU | Edition N°:5068 Le 19/07/2017 | Partager

près une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises (Ph. A. L.)

La prévision de stagnation des effectifs de l’enseignement supérieur privé, que j’avais émise  dans une chronique sur ces colonnes en septembre 2014, se confirme. J’écrivais notamment que: «Depuis la rentrée 2008, le taux de croissance des nouveaux inscrits ne cesse de baisser, affichant une moyenne négative de -1%, avec des creux de -6%, comme en 2010. Pendant ce temps, le taux de croissance des effectifs du public caracole avec une moyenne de 11%, atteignant des pointes de 24%, comme en 2011-2012».
Aujourd’hui, les établissements privés plafonnent à un effectif de 38.200 inscrits, en progression de 5% depuis 5 ans, alors que leurs «alter ego», les établissements publics de formation des cadres affichent une progression de 48%, avec un effectif de 33.800 étudiants. C’est avec ces établissements que la comparaison est valable, car lorsque l’on rapporte les effectifs des écoles privées à ceux de l’ensemble de l’enseignement supérieur national, le recul du privé est alarmant. Les sources du ministère montrent que la part de l’enseignement supérieur privé se réduit de 7,2% en 2011 à 4,6% en 2016. Mais le phénomène est dû à la montée en puissance des effectifs des universités publiques à accès ouvert.

Stagnation globale, percée des universités privées

Si l’effectif global du secteur privé stagne, les cinq universités privées du secteur enregistrent une croissance soutenue, bien que dépareillée de leurs effectifs.  Notre annonce de 2014 était que les universités privées allaient s’imposer à l’avenir comme modèle éducatif d’excellence, capable non seulement de concurrencer leurs homologues du public, mais de les dépasser en termes de progression et en termes de qualité. Les réalisations de ces établissements n’auront pas failli à leur promesse. Aujourd’hui, les cinq universités privées du Royaume enregistrent des montées en nombre d’inscrits, attirés par la formation de qualité qui est généralement offerte. 
On peut y rajouter quatre ou cinq écoles de commerce et d’ingénierie n’ayant pas le statut d’université privée, et implantées entre Casablanca et Rabat. D’ailleurs, ces universités privées, en majorité reconnues par l’Etat, se sont engagées aux clauses du cahier des charges prévu par l’arrêté du Premier ministre 3.62.10 du 31 août 2010, qui les oblige à monter en effectif jusqu’à atteindre 600 étudiants dans chacune de leurs facultés, et à atteindre 2.000 étudiants au minimum pour l’université dans son ensemble.

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Les cinq universités privées marocaines qui ont été reconnues par l’Etat (diplôme équivalent au diplôme national). L’Université Mundiapolis est en attente de sa reconnaissance, et l’ESCA, qui n’a pas le statut d’universitées privée a bénéficié de la reconnaissance

Sur l’autre versant, la majorité des écoles de management et d’ingénierie peinent de plus en plus à attirer des étudiants, voire à maintenir leurs effectifs. Face à cette donne, et tout en redoublant d’efforts commerciaux et de marketing, elles ont tendance inexorablement à baisser la barre de leurs exigences en matière de niveau des bacheliers recrutés pour tenter d’atteindre des objectifs sans cesse en recul. Dans un article du 4 juillet courant, Ahlam Nazih nous rapporte que «d’après la Fédération de l’enseignement supérieur privé, uniquement pour 2016-2017, une soixantaine des 180 écoles du secteur est menacée». 

Modes de gouvernance agiles et performants

Les universités privées jouent aujourd’hui le rôle d’éviction qu’ont joué les établissements scolaires face aux écoles primaires et secondaires publiques, et qu’elles continuent de jouer. Malgré le sacrifice financier, les parents y trouvent un meilleur encadrement pédagogique, un meilleur suivi des élèves et des programmes enrichis. Le même scénario se présente pour les universités privées en général, avec en plus l’assurance que les enseignants sont de bon niveau, avec une majorité d’entre eux qui satisfont aux rigoureuses conditions du cahier des charges. 
Enfin, ces universités investissent également dans le management, en recrutant les meilleurs profils et en adoptant des modes de gouvernance flexibles et performants. 
Les étudiants ne fuient plus seulement les facultés publiques pour trouver (un bien cher) refuge dans les universités privées.
 Pour en avoir pratiqué certains, nos établissements publics de formation des cadres ne se donnent pas les moyens organisationnels ni humains de s’aligner sur les standards mondiaux, ou même de s’en rapprocher. 
Entre autres tares, on constate un laisser-aller de l’organisation des cours, le vieillissement générationnel des enseignants, qui cause notamment un déficit patent d’innovation dans les méthodes d’enseignement et un défaut d’implication et d’assiduité des professeurs. 
Le b.a.ba de la rigueur universitaire. Nos établissements publics ont bien du mal à se mesurer à des universités privées où règnent les normes du management moderne, boostées par l’exigence des étudiants et des familles, et cadrées par des partenariats et double diplomations internationales.

Une alternative aux études à l’étranger

Une analyse concurrentielle de ce marché montre que les clients des universités privées ne sont pas seulement des migrants du système public de formation des cadres, qui sacrifient une grosse part de leur budget familial, mais aussi des familles à revenu intermédiaire et élevé. Ceux-ci trouvent dans l’offre des universités privées une alternative aux études à l’étranger, ne serait-ce que pour les premières années d’études. En effet, ce type de transfert est encouragé par les accords de poursuite d’études chez le partenaire international, que les universités privées intègrent dans leur offre. C’est une véritable internationalisation des parcours éducatifs. De la destination parisienne la plus classique, jusqu’à Singapour ou la Corée du Sud. On n’a souvent que l’embarras du choix.

 

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