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Chronique

J’appelle les chefs d’entreprise marocains au jihad économique

Par Hamid BOUCHIKHI | Edition N°:5059 Le 06/07/2017 | Partager

Pprofesseur de management et entrepreneuriat, directeur du centre Impact entrepreneurship Essec, France (Ph. H.B.)

LE Maroc ne va pas bien. Les spasmes qui le secouent, périodiquement, résultent du décalage énorme entre les besoins d’une population de 34 millions et la richesse créée par l’économie nationale.
Je compare souvent le Maroc à un bus bondé tracté par un moteur de  2 CV. Le petit moteur fait de son mieux et les pouvoirs publics le gonflent à coup d’investissements publics.  Malgré des progrès réels, le petit moteur s’essouffle. La réalisation des ambitions de développement  inclusif nécessite un changement de moteur. 
Quittons la métaphore et examinons quelques chiffres. Le PIB marocain est autour de 100 milliards de dollars. Si toute la richesse produite par l’économie marocaine était commercialisée par un seul réseau de distribution, elle correspondrait au chiffre d’affaires du groupe Carrefour! 
Le gâteau marocain est trop petit et il faut le partager en 34 millions de parts. Cela donne un PIB par habitant de 3.000 dollars environ, chiffre qui place le Maroc au 113e rang mondial!
En outre, la richesse est très mal répartie. Beaucoup de familles seraient ravies de disposer de 3.000 dollars par an.  Un seul chiffre suffit à montrer l’ampleur des inégalités: les 20% les plus riches jouissent de 48% du total des revenus alors que les 20% les plus pauvres se partagent 6,5%.
Sans une accélération de la production de richesse et une réduction des inégalités, la stabilité du pays est en jeu. 
Dans ce tableau peu reluisant, il y a une lueur d’espoir. Les économistes estiment que le Maroc  a un fort potentiel de développement. Sa position géographique, ses ressources naturelles, son évolution institutionnelle, le dynamisme de ses citoyens et le choix d’intégrer pleinement l’économie mondiale sont des atouts encore peu exploités. Selon le mémorandum de la Banque mondiale, le Maroc pourrait multiplier par dix son PIB pour atteindre les 1.000 milliards de dollars, si ses dirigeants mettent en place  les conditions nécessaires à l’émergence du pays.
Pour augmenter la puissance du moteur économique, il faut effectuer des investissements publics et privés créateurs de richesse. Le levier de l’investissement public a été utilisé à forte dose, avec plus ou moins d’efficacité. Ces investissements ont permis d’équiper le pays et ont entraîné une hausse de la dette publique sans encore faire décoller l’économie.
L’investissement privé étranger est en croissance. Comparé aux pays de la région, le Maroc est une destination attractive. Il convient, toutefois, de signaler que le Maroc a reçu 3,2 milliards de dollars  en 2015 là où la Turquie en a drainé 16,6.
Les investissements étrangers sont naturellement bienvenus, mais n’ont jamais, à eux seuls, fait décoller l’économie d’un pays. Au Maroc, l’investissement privé national n’assume pas encore sa part de l’effort. Le secteur privé marocain est très sous-dimensionné (le moteur de 2 CV) et compte peu d’entreprises formelles (500.000 environ à comparer à 3,4 millions en France). Les entreprises marocaines sont trop petites et ne créent pas d’emplois. En 2016, le secteur privé a même vu la destruction de 37.000 emplois alors qu’il faudrait en créer 200.000 par an pour absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail. C’est très grave.
Dans une économie normale, les chefs d’entreprise ne sont pas responsables du niveau de création d’emplois. Celui-ci doit résulter du jeu de l’offre et de la demande. Or, le Maroc n’est pas un contexte normal où on pourrait compter sur la «main invisible».
La situation actuelle et les menaces qui s’accumulent à l’horizon créent un impératif de jihad économique.
Pratiquer le jihad économique signifie que chaque patron doit se demander: comment augmenter l’activité de mon entreprise? Quels produits, marchés ou  innovations le permettraient ? Quels investissements? Comment les financer?
Pratiquer le jihad économique revient, en fait, à agir tout simplement comme un entrepreneur ambitieux qui articule une vision stratégique, définit et met en œuvre une stratégie de croissance.
On objecte souvent, non sans raison, que les entreprises ont les mains liées par une bureaucratie inefficiente. Je n’ignore pas la réalité quotidienne, souvent difficile, de l’entreprise marocaine mais on ne peut pas se réfugier indéfiniment derrière cette excuse. 
Ceux qui attendent que toutes les conditions favorables soient réunies avant d’entreprendre risquent d’attendre longtemps et de faire perdre un temps précieux au pays.
Les associations professionnelles et les différents acteurs économiques doivent aussi jouer pleinement leur rôle dans ce jihad économique pour casser les inerties qui inhibent les initiatives.
Il faut reconnaître que les autorités ont déjà consenti beaucoup pour augmenter les incitations et réduire les obstacles à l’investissement. On aimerait bien voir les patrons des entreprises marocaines utiliser plus et mieux ces incitations.
On dit que les entreprises  sont handicapées par l’insuffisance des fonds propres. L’émergence du capital investissement laisse espérer que des entrepreneurs ambitieux y trouveront des fonds propres, à condition d’accepter d’ouvrir le capital et de partager le contrôle comme cela se fait ailleurs.
Les patrons marocains doivent comprendre que la croissance de leur entreprise est un impératif social au-delà de sa dimension économique. En faisant croître leur entreprise, ils s’enrichissent davantage en contribuant à l’intérêt général.
J’ai un rêve: chaque entreprise  crée un emploi supplémentaire par an. Avec  500.000 emplois nouveaux, le Maroc entrerait dans une nouvelle ère.

 

 

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