Chronique

L’emploi des jeunes en Afrique: Réalités, défis et pistes pour l’avenir(*)

Par Driss GUERRAOUI | Edition N°:5058 Le 05/07/2017 | Partager

Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V de Rabat et secrétaire général du Conseil économique social et environnemental (Ph. Jarfi)

La problématique de l’emploi de jeunes en Afrique évolue dans un contexte marqué par des réalités objectives qui ont et auront un impact certain sur le présent et l’avenir de l’insertion des jeunes du continent  dans la vie active. Parmi  ces réalités objectives, la donne démographique et celle du chômage apparaissent au premier plan (voir les deux encadrés).

Aujourd’hui, le modèle économique, qui est en train d’évoluer un peu partout dans le monde, y compris dans notre continent, est l’œuvre de transformations structurelles profondes du fait des possibilités énormes qu’offre aux économies et aux sociétés du XXIe siècle la nouvelle révolution technologique.

Aussi, et comme nous l’avons déjà noté dans une de nos précédentes chroniques,  cette nouvelle révolution fait que les entreprises et par extension les économies  sont aujourd’hui en mesure de produire plus, mieux, moins cher et propre, mais avec de moins en moins de main-d’œuvres, qu’elle qu’en soit sa nature qualifiée ou non.

Par conséquent, les jeunes à la recherche d’un premier emploi se trouvent de plus en plus devant une incapacité, voire une impossibilité objective de voir se réaliser pour eux et à leur bénéfice le plein emploi. Cette nouvelle donne technologique est aggravée par la crise profonde des systèmes nationaux d’éducation et de formation  en Afrique.

Ces réalités démographiques, économiques, technologiques et cet état des systèmes nationaux d’éducation et de formation en Afrique sont par ailleurs  devenues complexes à réguler. Et ce, à cause d’une dimension extrêmement importante, de nature culturelle, celle de la spécificité du rapport des jeunes Africains à l’emploi. Ce rapport est encore marqué par des attitudes et des comportements sociologiques.

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L’école en Afrique n’est plus ce qu’elle était dans les années 70 à 80 et même 90, un facteur de mobilité sociale et corrélativement un vecteur de l’ascension sociale (Ph. AFP)

Ces derniers sont fondés sur un principe qui consiste  à  attendre tout de l’Etat, de la famille et de la société, installant ainsi ces jeunes  dans une situation de dépendance, de passivité et de déficit de responsabilité par rapport à leur insertion dans la vie active.

L’ensemble de ces réalités objectives réunies expliquent amplement l’état de la prolifération dans les marchés nationaux du travail en Afrique de l’économie du crime, des activités illicites, comme la contrebande, la contrefaçon, le commerce des drogues et l’extension constante et soutenue du champ du secteur informel. Le poids de ce secteur est devenu tel aujourd’hui dans le continent que, selon le dernier rapport de l’OIT, l’économie informelle y rentrerait en 2016  pour 50 à 80% du PIB, 60 à 80% des emplois et pour 90% des opportunités de travail créées(1) .

Dès lors, et au vu de ces données, les pays africains ont  besoin d’une vision nouvelle de leurs  politiques de promotion de l’emploi et d’un changement radical d’approche de la problématique de l’insertion des jeunes dans la vie active. Au cœur de toute  stratégie de promotion durable et véritable de l’emploi  des jeunes  c’est bel et bien l’entreprise (privée et publique), l’entrepreneuriat, y compris social  et l’initiative créatrice de richesses qui se trouvent à la base.

Partant de cette conviction, la nouvelle stratégie économique africaine doit instaurer un climat des affaires favorable et incitatif, en mettant en place une gouvernance économique responsable fondée sur la promotion de l’égalité des chances devant l’acte économique, la garantie de la compétition loyale, la suprématie du droit et du mérite, la lutte sans merci contre les rentes, les privilèges, les passe-droits,  le clientélisme et la collusion entre les affaires et la politique.

Pour toutes ces raisons réunies, les Etats du continent doivent  préparer les nouvelles générations des jeunes Africains à ces opportunités économiques du XXIe siècle, comme ils doivent prendre la mesure des dangers réels qui guettent la stabilité et  la sécurité de tout le continent si rien n’est fait pour endiguer dès maintenant le chômage des jeunes en Afrique.

Afrique: L’explosion démographique

La population africaine a été évaluée en 2015 à 1,186 milliard d’habitants, soit 16% de la population mondiale. En 2050, ce volume augmentera à 2,4 milliards d’habitants, soit 25% de la population mondiale,  pour atteindre  4,387 milliards d’habitants en 2100, soit plus de 39% de la population mondiale totale. De ce fait, à la fin du 3e millénaire, sur quatre nouvelles  naissances dans le monde trois  le seront sur le continent africain. Fait important à signaler à ce niveau, l’Afrique disposera à cet horizon de la proportion la plus importante des jeunes de 15-24 ans, puisque l’effectif de cette tranche d’âge passera de 230 millions de personnes en 2015 à 452 millions en 2050, soit un doublement de leur volume.

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(*) Cette chronique s’appuie sur la conférence de l’auteur à l’occasion de la semaine africaine organisée par l’Unesco à Paris le 23 mai 2017
1-Organisation internationale du travail, 2017, Emploi et questions sociales dans le monde en 2016, tendances pour les jeunes, Genève

                                                                       

Le yoyo du chômage

Selon les estimations fournies par l’OIT, sur 73,8 millions de jeunes chômeurs de la tranche d’âge de 15-24 ans touchés par le chômage dans le monde, 15 millions sont Africains, soit 20% de l’effectif total des jeunes chômeurs à l’échelle mondiale. Leur poids est de 41% dans le nombre total des chômeurs du continent, contre 34% dans le monde, avec bien évidemment des évolutions différenciées selon les sous-régions africaines et les pays. Ainsi, nous avons des pays dont le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans dépasse la moyenne du continent de 41%, comme c’est le cas du Swaziland avec un taux de 52,8%, l’Afrique du Sud (52,3%), la Namibie (49,9%), le Mozambique (41,4%) ou encore la Libye (48,1%). D’autres pays africains affichent des taux de chômage des jeunes en dessous de 10% comme Madagascar (3,1%), le Bénin (1,8%), le Burundi (3,1%), le Cameroun (6,9%), le Burkina Faso (4,9%). Pour le Maroc, le taux pour cette tranche d’âge est de 35%.
La situation n’est guère meilleure dans le reste du monde, y compris  dans les pays développés de l’OCDE, où le chômage des jeunes a tendance à s’aggraver passant entre 2001 et 2011  en Espagne de 20,8% à 46,4%, en France de 18 à 22,1%, en Grèce de 28 à 44,4%, et en Italie de 27 à 29,1%.

Source: Organisation internationale du travail, 2017, Emploi et questions sociales dans le monde en 2016,  tendances pour les jeunes, Genève.

 

 

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