Dossier Spécial

L’enseignement privé en quête d’émergence

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5057 Le 04/07/2017 | Partager
Universités et instituts publics, un véritable rouleau compresseur
Des dizaines d’établissements privés mettent la clé sous la porte
Equivalence des diplômes, pouvoir d’achat… décryptage des opérateurs
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Entre 2011 et 2016, les effectifs reçus par les écoles et universités privées n’ont augmenté que de 5%. Les universités et établissements de la formation des cadres publics, pour leur part, ont fait le plein, avec des hausses respectives de 68% et de 48%

A côté  des écoles, instituts et universités  publiques, les établissements privés ont du mal à exister. Ils le savent très bien, ce n'est pas vers eux que les meilleurs bacheliers se dirigent en premier. Mais ils font d'énormes efforts pour pouvoir aguicher des talents.

Nouvelles filières, partenariats avec des universités prestigieuses à l'étranger, doubles diplomations, échange d'étudiants à l'international, coaching, cours de langues... le privé se plie en quatre pour gratter plus de parts de marché. L'Esca, par exemple, a signé des conventions à tour de bras avec des établissements étrangers sur presque tous les continents. L'ESG, elle, s'est alliée à l'une des plus grandes universités de Chine (université de Shanghai, 250.000 étudiants).

L'Estem coache les étudiants de ses classes prépas pour maximiser leurs chances d’accéder aux grandes écoles françaises. L’établissement vient d’être classé deuxième au ranking du concours international de HEC Paris 2017, avec un taux d’admissibilité de 50%. HEM, pour sa part, a investi en fonds propres dans plusieurs campus, y compris à Oujda, là où peu osent s’implanter.

La business school a aussi lancé un concept inédit de formation au Maroc, «l’université des métiers», à Tanger. D’autres, comme Mundiapolis, misent sur des alliances avec les industriels et sur la diversification des filières. Au même titre que l’UIR qui fait, par ailleurs, de la recherche & innovation  son cheval de bataille, et parie sur le rapatriement des talents marocains de l’étranger. L’UIC, qui s’appuie sur un réseau mondial (Lauréate), investit dans la pluridisciplinarité. Et les exemples sont encore nombreux.

Pourtant, l'enseignement supérieur privé est en recul. Sur les 5 dernières années, ses effectifs sont presque en stagnation. Sa part dans les effectifs globaux d’étudiants a chuté de moitié (voir illustration). «Le privé a commencé à se développer à partir de 1984, afin d’appuyer l’offre du public, à l’époque limitée. Depuis, le public s’est largement renforcé, ce qui a naturellement eu un impact sur la part de l’enseignement privé.

Toutefois, nous avons toujours besoin d’opérateurs privés pour soulager la pression sur les universités», explique une source au ministère de l’Enseignement supérieur. Certaines grandes écoles publiques ont, également, revu leurs conditions d’accès à la baisse, ce qui a attiré de nombreux étudiants à l’affût d’une formation de qualité et totalement gratuite.

Les opérateurs privés, eux, y voient bien d’autres raisons. A commencer par le pouvoir d’achat des ménages, un facteur déterminant. «La stagnation des inscriptions signifie que la niche de ménages à même de se payer un enseignement supérieur privé est épuisée. En parallèle, aucune mesure d’encouragement des parents n’a été octroyée par l’Etat, contrairement à ce qui a été promis», relève Kamal Daissaoui, président de l’EMSI. Les frais de scolarité varient entre 40.000 et 60.000 DH par an dans les écoles. Chez les universités privées, les tarifs vont de 80.000 à 120.000 DH par an. Peu de parents peuvent, en effet, s’acquitter de telles sommes.

«Par ailleurs, l’implantation de nouveaux opérateurs, notamment de type université privée, a opéré un nivellement vers le haut du secteur, ce qui a accentué la concurrence. Les écoles ayant pignon sur rue ont pu résister. Mais beaucoup ont dû fermer», poursuit Daissaoui. D’après la Fédération de l’enseignement supérieur privé, uniquement pour 2016-2017, une soixantaine des 180 écoles du secteur est menacée.

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En l’espace de cinq ans, la part de l’enseignement supérieur privé a baissé de moitié, passant de 7,2% en 2011-12 à 4,6% en 2015-2016. Sur un total de 826.114 étudiants, le privé en a accueilli 38.204 en 2015-2016

Beaucoup dénoncent surtout le poids de la concurrence «déloyale». Celle d’écoles étrangères et d’universités privées marocaines ayant bénéficié de subventions et de facilités de l’Etat, et qui ont été accompagnées par des banques et organismes publics. «L’émergence d’établissement dans des conditions d’iniquité, bénéficiant d’avantages que tout le monde n’a pas reçu, a beaucoup joué dans le recul du secteur», souligne Hassan Sayarh, DG de HEM. Pour lui, la gestion de l’enseignement privé par la tutelle n’a pas été optimale ces dernières années.

«Le ministère a, par exemple, annoncé l’implantation de plusieurs établissements étrangers qui, finalement, ne sont pas venus. Les mesures incitatives prévues par la charte signée avec le gouvernement Jettou en 2007, quant à elles, n’ont pas été activées», ajoute-t-il.

A l’Eestem, l’on pointe du doigt la concurrence déloyale des diplômes d’université (DU). Ces diplômes payants offerts par des universités publiques, tout en n’étant pas reconnus par l’Etat... «Ils proposent des titres, sous l’appellation de licence et de master, dont le modèle est presque identique à celui des diplômes étatiques. Cela induit en erreur les étudiants. Ces branches ne sont pas soumises au cahier des charges des accréditations et personne ne sait ce qui se passe dedans!», regrette Wafaa Bouab Bennani, présidente.

Autre élément majeur, l’équivalence des diplômes. Les parents et étudiants s’orientent vers les diplômes reconnus, permettant d’accéder à la fonction publique, d’exercer des professions libérales et de souscrire à un doctorat. Chose que les opérateurs privés n’ont, jusque là, pas pu offrir. «L’enjeu de l’équivalence est surtout psychologique. Les étudiants ont besoin d’être rassurés par un label. En  réalité, très peu intègrent la fonction publique», estime Bouab.

Avec la procédure de reconnaissance de l’Etat, ouverte en 2015 et débouchant sur l’équivalence automatique des diplômes, cela pourrait doper la compétitivité des opérateurs privés. Sauf qu’aujourd’hui, au regard du cahier de charges imposé, seule une quarantaine d’établissements, tout au plus, pourrait y prétendre.

 

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