Chronique

De l’élève au citoyen : Crise de l’école ou crise de société?

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:5054 Le 29/06/2017 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

La moitié seulement des candidats au baccalauréat marocain ont réussi à la 1re session 2017. Ce résultat n’est ni très différent de ceux des années précédentes, ni surprenant vu les constats et conclusions alarmantes  du CSE, de la banque mondiale, et tout dernièrement celui de la Cour des comptes. Cette session n’a pas non plus  rompu avec la donne qui s’est installée depuis une bonne décennie: celle des fraudes, que ce soit par la fuite des sujets ou par l’utilisation de moyens de plus en plus sophistiqués pour tricher pendant les épreuves. Malgré toutes les mesures dissuasives et coercitives qui ont été prises cette année par les autorités de tutelle, 1770 cas de triche ont été recensés. Cette donne de la triche est aujourd’hui attestée et reconnue, quasi banalisée et même légitimée. 

De la gratuité dans  l’enseignement public

Les déclarations des candidats et de leurs parents qui ont très largement circulé dans les réseaux sociaux pendant et après les épreuves en témoignent clairement, dramatiquement. Le succès au bac, comme probablement à tous les examens de passage annuels, devient un but en soi, et tous les moyens pour l’obtenir deviennent quasi-légitimes, y compris la triche et la corruption. Nul besoin d’être nihiliste pour questionner le mérite des lauréats et de leurs enseignants, ou pour s’étonner de la dévalorisation continue du baccalauréat marocain, comme en témoigne le niveau de plus en plus bas des étudiants à leur arrivée à l’Université. Comment en sommes-nous arrivés là? Qui triche? Pourquoi? Et quelles en sont les conséquences? La crise de l’école et l’échec de l’enseignement font l’unanimité nationale, et cela ne date pas d’aujourd’hui.  Certes, tous les ingrédients sont là: Insuffisance de moyens humains et matériels;  formation et valorisation des enseignants, contenus et moyens pédagogiques; la liste est très longue. Résultats: échecs et abandons scolaires; illettrisme; formation inadaptée aux besoins du marché; et là aussi, la liste est longue et documentée. Certes il y a des établissements qui dispensent un enseignement de qualité; mais qui ne sont pas accessibles à tous; l’exemple le plus évident étant celui de l’enseignement privé qui n’est accessible qu’à une minorité d’enfants de familles aisées. 
Mais même dans l’enseignement public, les moyens matériels des familles d’origine vont être discriminants. Les élèves les plus  démunis  n’y auront pas les moyens de payer les cours supplémentaires payants qui deviennent quasi systématiques. Outre le doute sur leur pertinence, ils posent un problème éthique très grave lorsqu’ils sont dispensés par le même  enseignant qui est en charge de la classe dans l’établissement public, c’est-à-dire un enseignant qui est déjà payé pour cette mission par l’état et donc par le contribuable. 
Outre le fait de grever les budgets des familles, il y a là un véritable conflit d’intérêt. Les conditions et moyens de travail en classe sont les motifs classiquement invoqués par les enseignants qui s’y adonnent. Dépassés en classe; ils n’auraient pas le temps de bien expliquer les leçons, et c’est ce qu’ils proposent de faire lors de cours privés payants auxquels bien entendu, tous les élèves n’ont pas accès faute de moyens.  
Certes, l’insuffisance des salaires des enseignants favorise ce genre de comportement. Mais, précisément,  la possibilité de cet appât de revenus supplémentaires pose un sérieux risque de dérive discriminatoire vu que le même enseignant fournira un enseignement de qualité différente à ses élèves, privilégiant ceux qui ont les moyens de payer ses cours supplémentaires. Dès lors, comment être assuré d’une attention et même d’une notation juste et équitable  de la part de l’enseignant dispensateur de cours particuliers, selon que l’élève en prend ou non avec lui? 

Former la personne et le citoyen? 

Ainsi, les deux exemples de la triche des élèves et des cours particuliers dispensés par les enseignants nous permettent d’entrevoir quelques éléments de la crise de valeurs sur laquelle s’accordent toutes les enquêtes sociologiques. Manifestement le phénomène de la triche témoigne de la faillite de la valeur de l’effort et de celle du mérite. Il n’est dès lors pas étonnant de voir le manque de confiance des marocains dans l’école publique comme ascenseur social. Si on peut tricher pour avoir des diplômes, on peut aussi  tricher pour avoir du travail, puis tricher dans son travail ou pour être élu etc. 
L’inégalité d’accès dans SON école au meilleur enseignement que SES enseignants sont capables de dispenser  prépare l’élève à devenir le citoyen habitué à payer pour avoir accès à ses autres droits sociaux. Et c’est ce qu’il fera naturellement pour avoir accès aux services de santé, à l’administration, la justice etc. Au final, l’école l’aura préparé à devenir un citoyen corrupteur et corrompu. 
C’est sûrement là la faillite la plus grave de notre système éducatif. Comme l’a souligné le CSE(1), l’école le marocaine ne dispense plus l’enseignement moral, civique et éthique qui est le fondement de la formation du citoyen digne et responsable. Certes, les parents ont une responsabilité majeure. Or, aujourd’hui, l’écrasante  majorité des parents d’élèves ont eux aussi été formatés par cette école. Celle où les enseignants n’ont plus le respect et la  confiance des élèves et des familles. Celle qui a cessé d’être le relais des valeurs d’honnêteté, d’effort, de mérite, de respect de la loi et des règles morales et éthiques qui constituent le socle civique d’une société.  
Autant dire que le chantier est vaste et compliqué. 

L’école dispensatrice de savoirs et de civisme

«L’école a pour mission de former la personne et le citoyen. Sans se substituer aux familles auxquelles incombe le rôle de l’éducation en général, l’école a la tâche de coéducation des jeunes aux valeurs fondamentales de la société et à ses lois…
 Au cours  de la vie scolaire, elle doit permettre à l’élève de développer son aptitude à participer activement à l’amélioration de la vie commune et à préparer son engagement en tant que citoyen». 
Hélas, ce n’est pas un texte de nos manuels scolaires mais un texte de 2015, définissant les missions du programme d’éducation morale et civique de l’école française. http://www.usep41.org/IMG/pdf/Debat_asso_fiche_vivre_ensemble.pdf

 

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(1) L’école n’apprend pas le civisme,   N. El Aissi, L’Economiste Edition N°:5007 du 20/04/2017. http://www.leconomiste.com/article/1011308-l-ecole-n-apprend-pas-le-civisme

 

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