Société

Hirak du Rif: Les initiatives d'apaisement se multiplient

Par Hamza TASSOULI | Edition N°:5047 Le 16/06/2017 | Partager
Gouvernement, partis, société civile, Région, CNDH… Chacun joue sa partition
«La Moubadara d'Al Hoceïma», une initiative de la société civile
Le président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma tient un symposium national
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La société civile dénonce l'approche sécuritaire, qui a montré ses limites. Seules des instances de dialogue crédibles peuvent désamorcer la bombe sociale du Rif (Ph. Bziouat)

Cette semaine, la dynamique suscitée par le hirak du Rif est passée à la vitesse supérieure. Tout  le monde se dépêche pour marquer un point, chacun de sa position, face à un mouvement social sans précédent depuis le mouvement du 20 février 2011. Il y a eu d'abord la grande marche de Rabat où quelque 100.000 personnes ont battu le pavé en solidarité avec la population du Rif.

Ensuite, la délégation gouvernementale, conduite le lundi 12 juin, par le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, qui s'est rendu à Al Hoceïma pour examiner l’état d’avancement des chantiers de réformes lancés dans le cadre du programme «Al Hoceïma, Manarat Al Moutawassit».

C'est la deuxième délégation gouvernementale la plus importante en l'espace de moins d'un mois, qui se rend sur les mêmes lieux du hirak pour s'enquérir de la mise en œuvre des engagements visant à accélérer le rythme de réalisation des différents projets de développement de la province prévus jusqu'en 2019.

Mais deux autres initiatives ont retenu l'attention: la fin de la visite effectuée à Al Hoceïma par «la Moubadara d'Al Hoceïma», une initiative menée par une dizaine de membres de la société civile, académiciens et intellectuels, qui se sont déplacés dans la région, entre le lundi et le jeudi de la semaine dernière, pour enquêter sur le hirak, et encourager un dialogue entre celui-ci et les autorités locales.

Toutes les parties ont été contactées durant cette visite, autorités locales, élus, familles des prisonniers, prisonniers, et des jeunes du Mouvement de protestation toujours en activité… «L'objectif étant de rétablir la confiance, engager le dialogue, car il y a un véritable malentendu entre la population et les autorités qu'il faut dissiper», estime Abdeslam Boutayeb, président du centre de la mémoire commune pour la démocratie et la paix, membre de cette délégation.

Le compte-rendu de cette visite sera publié dans un rapport après la fin de cette mission, «qui n'est pas encore terminée car d'autres visites à Al Hoceïma sont programmées», affirme Mohamed Neshnash, ex-président de l'OMDH et porte-parole de l’initiative. Les conclusions de ces «bons offices» devaient être rendues à Rabat dans une conférence de presse le jeudi 15 juin pour éclairer l'opinion publique sur ce dossier. Elles seront présentées sous forme de recommandations destinées aux autorités du pays, et dont l'essentiel nous a été résumé par Neshnash. (Voir entretien).

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A l'unanimité, les manifestants réclament la libération sans conditions des détenus et à leur tête Nasser Zefzafi, l'un des symboles du Hirak (Ph. Bziouat)

Une autre initiative pour apaiser la situation provient cette fois-ci du président de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, Ilyas El Omari.  Pointé du doigt par nombre de députés, dont ceux du PJD, comme ayant failli à son rôle dans la gestion de cette crise, le patron du PAM sort de sa réserve et annonce la tenue le 16 juin d'un «symposium national» sur les protestations d'Al Hoceïma. Y sont invités syndicalistes, députés, membres du gouvernement, Conseil national des droits de l’Homme, Conseil économique, social et environnemental, familles des prisonniers, universitaires, et la Coordination européenne de solidarité avec le mouvement rifain.

L'objectif du président de la région est clair: la récupération de la gestion de la contestation populaire à Al Hoceïma par l'engagement d'un débat scientifique et serein sur les causes de cette crise et l'esquisse «de solutions efficaces et urgentes pour le bien-être des populations qui souffrent dans ces régions» annonce-t-on auprès du conseil de la région. Mais la sortie médiatique offensive d'Ilyas El Omari à l'égard des partis sur la chaîne de télévision Al Aoula (dans l'émission «Daïf Al Aoula») du 13 juin, soit deux jours avant la tenue de ce symposium, hypothèque la présence à ce rendez-vous de quelques ministres.

Quelques-uns, dont Nabil Benabdallah et Hussein Louardi  y ont été en effet accusés frontalement par le président du PAM de ne pas exécuter les projets dont ils sont en charge dans la région d'Al Hoceïma, et il demande leur comparution devant la justice. Le ministre d’Etat chargé des droits de l’Homme et membre du Secrétariat général du Parti de la justice et du développement (PJD), Mustapha Ramid, décline sa participation à cette conférence dans un post publié sur sa page Facebook.

«Notre ami a tranché sur le débat avant même la tenue de la conférence. Il a traité le gouvernement et toutes les institutions de tous les noms… dans une tentative vaine de réhabiliter sa personne et son parti», a martelé le ministre d'Etat aux droits de l'Homme. C'est de bonne guerre, chacun des deux dirigeants aux positions diamétralement opposées, s'échine à tirer la couverture sur lui; quelques abus dans les arrestations des dirigeants du hirak ont valu, d'ailleurs, à ce dernier, d'acerbes critiques.

Bientôt l'enquête du CNDH

Le Conseil national des droits de l'Homme de Driss El Yazami a envoyé, pour sa part, plusieurs de ses cadres à Al Hoceïma pour ramasser toutes les données sur le hirak et sur les conditions d'incarcération des prisonniers arrêtés et les conditions de leur procès. Même chose à Casablanca auprès des prisonniers du hirak incarcérés à la prison Oukacha. Des membres de la commission régionale du Conseil sont allés recueillir leurs témoignages, faciliter les visites des familles et les soins pour les malades. Un groupe de travail est à pied d'œuvre depuis deux semaines pour rédiger un rapport sur le sujet.

                                                                                     

Analyse des chercheurs en sciences humaines

Loin du feu de l'action, un groupe de chercheurs issus du centre Maghreb des études en sciences humaines appartenant à plusieurs disciplines produit une «feuille d'évaluation» de la crise du Rif. Une analyse qui se veut scientifique de la question avec une esquisse de solutions à court et à long terme. Au-delà des faits, les chercheurs estiment qu'il faut chercher les raisons profondes de cette crise dans «l'absence d'un vrai projet de développement dans le Rif, ce qui a contribué à sa fragilité et sa marginalisation». Politiquement, ajoute le document, il y a un vide, la crise de représentativité des partis, des syndicats et des institutions élues est telle que ces derniers «ont perdu toute crédibilité aux yeux des manifestants».

Résultat: absence d'un intermédiaire capable d'établir la confiance des populations avec leurs gouvernants, «qui appellent désormais le Roi à la rescousse». La solution à cette crise, analysent les chercheurs, passe par une approche globale radicale, politique, culturelle et économique, excluant l'approche sécuritaire. Le point de départ de cette approche est «la construction politique de l'Etat, le renforcement de ses capacités à gérer d'une manière pacifique et sage les crises…, pour récupérer la confiance des populations locales».

La première mesure à prendre, selon cette feuille de route, est la libération des prisonniers politiques, l'arrêt des arrestations, et le choix de quelques représentants du hirak pour entamer un dialogue sur les revendications. Tout en préservant l'unité nationale et évitant de décrédibiliser les symboles nationaux et régionaux. Et surtout éviter ces contre-manifestations qui exploitent la symbolique du Roi dans cet affrontement. Quant à l'approche culturelle et de développement préconisée par les chercheurs, «la feuille d'évaluation» insiste sur l'adoption d'un planning de mise à exécution du cahier revendicatif du hirak, et la création d'un instrument de suivi.

Elle appelle aussi à faire participer la diaspora rifaine pour faire profiter la région de leur savoir et expertise, et contribuer ainsi au développement de la région. Au plan culturel, les chercheurs demandent une vraie réconciliation du pays avec la culture de la région et son histoire. Cela passera selon eux, d'abord par l'inculcation d'une éducation dépouillée de toute charge ethnique ou idéologique, tout en respectant le patrimoine culturel du Rif comme faisant partie intégrante des spécificités linguistiques, ethniques et culturelles du pays. La «feuille d'évaluation» conclut par un appel à l'application dans la région des recommandations de l'IER, volet réparation collective, «pour panser les blessures profondes enracinées dans la conscience collective des habitants du Rif.»

 

 

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