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Economie

Industrie pharmaceutique: Le dilemme des maladies «non rentables»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5026 Le 18/05/2017 | Partager
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Moncef Slaoui, président de GSK Vaccins: «L’industrie doit être socialement responsable. A GSK, c’est en haut de notre agenda. Aujourd’hui, nous publions toutes les données que nous générons, parce que nous pensons qu’il est de notre devoir de partager la science» (Ph. Al Nasser)

Premier vaccin contre le paludisme, vaccins contre le rotavirus, le cancer du col de l’utérus, les pneumocoques,… Moncef Slaoui est impliqué dans la découverte de la majorité des vaccins du géant pharmaceutique GlaxoSmithKline (GSK). Docteur en immunologie, il a rejoint le groupe en 1988. Il en a ensuite piloté la R&D, qu’il a complètement transformée, avant de devenir patron de sa branche vaccins. Cette année, le chercheur de renommée mondiale prend sa retraite de GSK, pour se consacrer à sa filiale de bioelectronics montée avec Google, Galvani. Il nous livre son avis sur les défis de l’industrie pharmaceutique.

- L’Economiste: Les vaccins ont permis d’allonger l’espérance de vie, mais ils suscitent de plus en plus de méfiance. Est-ce justifié?
- Moncef Slaoui:
Le problème des vaccins est en fait lié à leur succès et à leur efficacité. Lorsqu’un enfant sur trois mourait à l’âge d’un an, maximum, ou qu’il attrapait la poliomyélite, la diphtérie, la coqueluche, le tétanos, l’hépatite, le rotavirus… personne ne se posait de question sur les vaccins. Une fois que ces maladies mortelles ont pratiquement disparu, nous avons commencé à nous braquer sur les effets secondaires. La majorité des médecins n’ont plus jamais vu un cas de diphtérie! Par ailleurs, nous vaccinons des personnes saines. Or, toute personne saine pourrait un jour tomber malade. Le vaccin de la grippe, par exemple, a été associé à la sclérose en plaque. Cette association est extrêmement difficile à déchiffrer et seule une grande étude pourrait la prouver. Le vaccin de l’hépatite B, aussi, a été incriminé en 1994, lorsque la France avait mené une campagne de vaccination de dizaines de milliers d’adolescents sur une période de 3 mois. Une poignée d’adolescents avait développé une maladie auto-immune, principalement la sclérose en plaques. Cela avait fait la Une des journaux. Mais 15 ans après, des études ont démontré qu’il n’y a pas de lien. Les médias, qui se basent sur des hypothèses et non des faits, doivent prendre leurs responsabilités.

- Des virus comme Zika, ou encore Ebola qui s’est encore déclaré au Congo, prennent de court le monde entier. Peut-on s’y préparer en amont?
- La première manière de se préparer est de concevoir un vaccin avant d’en avoir besoin. Et cela prend des années. Dans le cas d’Ebola, la transmission s’effectue principalement par le toucher, notamment à travers les fluides corporels. La période juste avant et après le décès du malade est celle où le virus est le plus infectieux. Le personnel de soin peut donc être infecté et contaminer des centaines de personnes. Malheureusement, en Afrique occidentale, quand une personne décède, la famille la prend dans les bras, et peut même passer la nuit à côte du cadavre. L’épidémie n’a été arrêtée que quand on a expliqué le danger aux gens.
Ce qu’il faudrait faire, c’est vacciner le personnel de soin dans les pays à risque, éventuellement tous les villages concernés, et constituer des réserves de vaccins. Toute l’industrie doit participer à cet effort, que ce soit les quatre plus grands opérateurs ou les petites startups.

- Justement, les maladies qui ne sont pas rentables sont délaissées par les industriels. Est-ce possible de concilier intérêt général et rentabilité?  
- Je pense que nous devons être créatifs afin de trouver des solutions pour l’industrie. Car seule l’industrie détient le know how, l’infrastructure, les talents et les technologies nécessaires. Elle est la seule à pouvoir fabriquer des produits sûrs des millions de fois pendant des dizaines d’années, et en décrire tous les effets secondaires.
Cependant, l’industrie doit être socialement responsable. A GSK, c’est en haut de notre agenda. Aujourd’hui, nous publions toutes les données que nous générons, parce que nous pensons qu’il est de notre devoir de partager la science. Par ailleurs, si notre technologie protégée par des brevets ou une molécule sont importantes pour une maladie qui n’est pas rentable, nous les mettons à la disposition du public ou d’un laboratoire donné. Ce fut le cas pour des médicaments contre la malaria et une série de parasites en Afrique.
Avec le gouvernement norvégien, qui est un grand donateur, et plusieurs partenaires, dont Gates Foundation, Wellcome Trust, l’OMS… nous avons créé une coalition qui s’appelle CEPI (Coalition for Epidemic Prepardness Innovations). Elle a réussi à lever 750 millions de dollars, dans l’objectif de financer des vaccins contre des pathogènes, comme Ebola et Zika, ne présentant pas de marché pour l’industrie. Le CEPI donne aussi accès à des technologies que nous avons mis 30 ans à développer. Nous cherchons aussi des partenariats, comme celui avec le gouvernement américain pour les antibactériens, afin de partager les coûts.

- Rencontrez-vous des résistances?
- Pas à GSK, même si certains investisseurs ont fait part de leur mécontentement. L’un d’eux a déclaré la semaine dernière qu’il vendait ses parts, car il est à la recherche de plus de profitabilité. Mais doit-on chercher à être profitable pendant 50 ans, ou bien l’être pendant 5 ans pour ensuite disparaître? Nous offrons, cela dit, un retour sur investissement remarquable, entre 5,5 et 6%, avec un risque minimum.
Propos recueillis par Ahlam NAZIH

Business et éthique

«GSK est la seule compagnie qui a décidé de ne plus donner un sou, ni offrir aucun voyage aux médecins», relève Moncef Slaoui. Les laboratoires pharmaceutiques ont longtemps fait des médecins, généreusement récompensés, leurs porte-voix. Le choix du médicament à prescrire devient ainsi une question de business et non d’efficacité. «Il y a là conflit d’intérêts. Si mon fils va chez un médecin, je ne voudrais pas qu’il me prescrive un médicament juste parce qu’il a reçu 1.000 DH pour faire une présentation, ou encore parce qu’il en a entendu le nom 15 fois par 15 délégués médicaux», s’indigne Dr.Slaoui. Pour lui, ce genre de pratique détruit toute la valeur créée par cette industrie qui a permis de faire passer l’espérance de vie de 42 ans en 1900 à 84 ans en 2007.

15 ans pour développer un médicament, et 10% de réussite!

Entre l’idée d’un médicament et sa fabrication, il se passe en moyenne 15 ans. Le projet nécessite des milliards de dollars, alors que le taux de réussite est de seulement 10%. Pour travailler dans l’industrie pharmaceutique, il faut avoir du souffle, et surtout être foncièrement optimiste! Les premières recherches d’un vaccin pour la malaria datent, par exemple, des années 40. Moncef Slaoui, lui, a commencé à y travailler en 1988. Le vaccin qu’il a développé, premier au monde, n’a été approuvé qu’en 2015. Le défi des scientifiques est énorme, surtout que les virus s’adaptent et résistent aux antibiotiques. «Il faut développer des antibiotiques capables de tuer les bactéries résistantes, ce qui prend énormément de temps et d’argent, mais il ne faut les utiliser que quand les résistances se déclarent. Pour les industriels, ce n’est pas rentable», relève le chercheur. «Il n’existe plus que deux compagnies dans le monde qui possèdent encore des centres de recherche découvrant des antibiotiques. Toutefois, c’est difficile de tenir longtemps», regrette-t-il. D’où l’importance de trouver des partenaires publics. C’est ce que GSK a fait, en s’associant au gouvernement américain et à l’UE.

 

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