Enquête

Préparer le foot d’élite? La formation, la formation... et encore la formation!

Par Mohamed CHAOUI | Edition N°:5008 Le 21/04/2017 | Partager
En finir avec les passe-droits pour devenir entraîneur
Des formations pointues dispensées par la DTN
1,5 million de DH pour former un jeune footballeur
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«Si nous jugeons le travail d’une fédération à travers sa DTN exclusivement à l’aune des résultats bruts des équipes nationales, c’est sûr que nous sommes encore fragiles», souligne Nasser Larguet, directeur technique national de la FRMF  (Ph. Bziouat)

- L’Economiste: Comme il n’y a pratiquement plus de terrains vagues dans les quartiers,  comment vous faites maintenant pour repérer les jeunes talents?
- Nasser Larguet:
Avec Jean Pierre Morlan, nous avons mis en place un système avec un directeur technique régional qui s’occupe du suivi des jeunes dans toutes les compétitions en amateur et dans les clubs professionnels. Des sélections régionales sont constituées, dans les catégories demandées. Chaque ligue se présente avec une ou deux sélections, selon les catégories, et nous détectons les meilleurs. Dans le cadre des futurs centres fédéraux, nous allons continuer de les faire travailler et cibler des joueurs qui vont y être admis. Aujourd’hui, le Maroc est couvert en entier.

- Plusieurs anciens joueurs deviennent des entraîneurs. Comment est organisée leur formation?
- Avant, un joueur international, après la fin de sa carrière, pouvait légitimement devenir entraîneur, sans forcément passer par une formation professionnelle.
Aujourd’hui, nous faisons en sorte que ce soit d’abord de bons éducateurs et ensuite ils pourront devenir entraîneurs.

Le football marocain a pendant longtemps souffert de cela. Les présidents, pour aider les ex-joueurs du club en fin de carrière, leur donnent des postes d’éducateur, même si ces derniers n’ont pas automatiquement la pédagogie adéquate. Aujourd’hui, nous veillons à ce que tout le monde passe ces diplômes et qu’il n’y ait plus de passe-droits. Il faut qu’ils exercent sur le terrain pour passer d’un diplôme à un autre. Le président de la FRMF souhaite que la formation des cadres soit solide.  
Il s’agit d’investir plus dans la formation, quitte à envoyer quelques-uns parmi les meilleurs à l’étranger, dans des clubs, pour apprendre les meilleures pratiques, selon leur catégorie de formation. Nous avons les moyens financiers, les infrastructures, mais nous manquent les ressources humaines.
- Et pour les ex-internationaux?
Nous avons pris la décision de les aider en leur aménageant des cursus adaptés. Nous prenons en considération la carrière d’une quinzaine d’années. Mais, attention, il y a des critères pris en compte comme le nombre de matchs officiels joués en équipe nationale et en club.
La saison prochaine, nous ferons une tournée dans les clubs professionnels  pour leur parler des cursus de formation aux joueurs en fin de carrière. Nous pourrions anticiper leur formation dans les clubs en y envoyant des cadres de la DTN.

- Y a-t-il un suivi des entraîneurs après la formation?
- Nous allons faire acter par la Fédération un document qui sera envoyé à tous nos éducateurs. Ils devront, en début de saison, nous envoyer un prévisionnel et un bilan, en fin de saison.
En plus de cela, les directeurs techniques régionaux que nous employons dans toutes les ligues nous feront des comptes rendus.
- Les salaires suivent-ils?
- Aujourd’hui, la licence A de la CAF, la plus haute, et la saison prochaine, la licence Pro CAF qui permet d’entraîner des équipes de première et deuxième division. Celle-ci est rémunératrice.
En première division, le salaire varie entre 50.000 et 100.000 DH par mois. Nous avons 80 licences A, et seulement 32 peuvent exercer dans les 32 clubs professionnels. Beaucoup de candidats frappent à la porte et parfois nous cherchons à multiplier les formations, avec le risque d’aller vers l’inflation. Ce qui risque de dénaturer la fonction et grossir le nombre de chômeurs dans ce secteur. Nous voulons limiter les sessions pour réguler cette fonction.

- Combien coûte la formation d’un jeune footballeur?
- Pour chaque jeune, il faut compter 250.000 DH par année de formation. Après 6 ans, le joueur passe professionnel. Donc, il coûte près de 1,5 million de DH.  

- Dans la formation des élites de demain, quel est le niveau de coordination entre vous et  la direction technique d’un club?
- Avant, elle se limitait au contrôle de la mise en conformité du club au cahier des charges de la Fédération (OPI). Depuis l’arrivée de l’actuel président, dans les centres de formation des clubs, les ressources humaines sont choisies par la direction technique nationale en concertation avec les dirigeants de club.
Dans chaque club de première division pour le moment et prochainement ceux de deuxième division, le directeur de la formation et le préparateur physique travaillent avec le contenu de la DTN.
Sur le plan physique, nous avons du matériel de haut niveau. Nos deux cadres techniques Hassan Loudari et Salah Lahlou ont visité tous les clubs pour faire passer des tests aux jeunes sur le plan physique.
Nous avons établi une fiche de caractéristiques pour chaque joueur. Chaque club saura ainsi comment travailler avec son joueur pour développer ses aptitudes physiques. La même démarche a été faite avec nos cadres techniques responsables de l’entraînement des gardiens de but, Said Badou, Philippe Sence et Khalid Fouhami.

- Les centres de formation des clubs sont stratégiques, mais manquent de cadres?
- Dans la formation de cadres, il y a un volet de spécialisation, qui se fait pour les directeurs de la formation. Durant la dernière promotion,  24 candidats ont été formés pour être formateurs de jeunes.
Au cours du mois de septembre, nous avons lancé une nouvelle formation qui dure un an et demi.
Il y a la formation des préparateurs physiques, des gardiens de but, du futsal, du beach soccer, et prochainement des directeurs techniques régionaux.

- Les sélections nationales ont régulièrement raté les grandes compétitions. Qu’est-ce qui a manqué jusque-là?
- La formation des entraîneurs au sein des clubs n’était pas d’un niveau international. C’était de la formation au jour le jour. Il n’y avait aucune vision de l’avenir.
Les sélections nationales sont l’émanation des clubs. C’est pour cela que nous avons beaucoup de joueurs formés à l’étranger et viennent nourrir nos équipes nationales car il y avait une grande carence dans la formation des clubs. Et pour les sélections des jeunes, le problème venait de la préparation. On commençait à réunir les équipes nationales à quelques mois de l’échéance. Aujourd’hui, nous sommes en train d’y remédier en travaillant au moins 3 ans à l’avance.
- Plusieurs clubs ont du mal à se conformer aux standards imposés par la direction technique?
- Ce sont plutôt les moyens humains qui manquent et non le matériel. Je pense que c’est un problème de gouvernance.
Pour y remédier, la Fédération royale marocaine s’engage dans la formation des responsables administratifs et financiers, des football managers et des stadium manager et évènements qui seront mis à disposition des clubs. Aujourd’hui, nous formons différents cadres mais peut-on un jour former des présidents de clubs ? Nous avons besoin de gros calibres comme celui du président  Fouzi Lakjaâ.

- Vous êtes à la tête de la DTN depuis 2014. Quel est votre premier bilan?
- Avec les infrastructures mises à notre disposition, nous pouvons accélérer la cadence de formation. A partir de la saison prochaine, nous allons avoir toutes nos équipes nationales qui seront à demeure. Avec les ligues régionales, nous travaillons très bien. Nos sélections nationales commencent à avoir vraiment une base. Nous sommes dans le bon tempo. Pour preuve, la CAF nous a donné l’autorisation d’être la première nation à mettre en place la licence Pro CAF. Nous avons une base solide pour attaquer l’avenir. Si on juge le travail d’une fédération à travers sa DTN qu’en termes de résultats bruts des équipes nationales, c’est sûr que nous sommes encore fragiles. Même si ce qu’a produit l’équipe A dernièrement ainsi que notre équipe nationale des locaux, rajeunie par notre volonté commune avec M. Hervé Renard, est la preuve que quelque chose est en train de se construire. Si on ne juge que sur les résultats, il faut attendre la CAN 2019.

- Quels enseignements de votre passage à l’Académie Mohammed VI?
- Le bilan est très positif. L’ensemble des parties prenantes de ce beau projet nous satisfait car nous avons pris en charge des jeunes qui avaient entre 10 et 13 ans.  Au Maroc, à l’époque, on ne s’occupait que de joueurs à partir de 14 ans. Nous avions des réussites de 100% au bac, avec des mentions. Sur les 18 jeunes qui ont passé cette période de formation, 17 ont eu un contrat professionnel, dont 4 en Europe. 2 à 19 ans ont joué avec l’équipe nationale A. En parlant de résultats, sur 5 années, nous avions gagné 4 titres de champion du Maroc. Mais aussi et le plus important, c’est que beaucoup de clubs commencent à comprendre l’intérêt de la formation des jeunes. Donc, oui, j’ai, avec l’ensemble de nos collaborateurs, à tous les étages, été très satisfait.

Monter en puissance

Le constat de Nasser Larguet est carré: la capacité athlétique des joueurs africains subsahariens est une question génétique, ils sont dotés d’une puissance physique et d’une force impressionnante au même titre que les Sud-Américains.
Les joueurs marocains sont caractérisés par d’autres qualités comme l’endurance. «Pour y remédier, nous sommes en train de faire une étude sur les capacités physiques de nos jeunes et les faire travailler sur les qualités de force, de puissance et de vitesse, nécessaires pour affronter le haut niveau. Nous en sommes capables, au vu des performances de nos pensionnaires de l’équipe nationale A: En-Nesyri et Mendyl ayant subi le programme de travail athlétique à l’Académie Mohammed VI de football», rappelle le DNT.

Le déclic de l’Académie Mohammed VI

IL est considéré comme l'un des meilleurs techniciens de foot en France où il a fait sa formation et dirigé plusieurs clubs (Le Havre, Cannes, Caen, Strasbourg).  Au Maroc, le nom de Nasser Larguet est indissociable de l'académie Mohammed VI qu'il a dirigée de 2008 à 2014. L'un des projets qui auront été les plus structurants  pour le foot au cours ces dernières années. Encore faut-il en rappeler le fait générateur.

Nous sommes dans la première décennie des années 2000. Le retard pris par le foot marocain est palpable. Le pays surfe sur ses années de gloire, ses légendes des années 80, mais a du mal à négocier un véritable sursaut. Plusieurs expérimentations sont tentées mais elles ciblent avant tout la vitrine surexposée de l'équipe nationale. Là où tout le monde attend des résultats. Les entraineurs, majoritairement étrangers sont recrutés à coup de millions mais l'alchimie ne prend pas y compris avec des joueurs qui évoluent dans des championnats européens et qui pour certains sont de véritables stars dans leurs clubs respectifs. Ce qui manquait avant tout c'est une approche managériale pour identifier les besoins (infrastructure, formation, RH) évaluer les moyens et planifier ensuite les objectifs. Sans celà impossible de s'inscrire dans les standards internationaux exigés pour le foot de haut niveau.

Le déclic viendra de l'Académie Mohammed VI, créée sous hautes directives du souverain avec pour mot d'ordre de changer d'amplitude en matière de formation.  Au bout de quelques années seulement, les pupilles de l'école se font remarquer dans la plupart des tournois internationaux avec au passage l'aboutissement de la Danone cup (l'équivalent de la world cup, pour les jeunes footballeurs) à  Marrakech en 2015, compétition remportée par les marocains.

Allier sport et études

«Le sport-études est une obligation pour permettre aux jeunes de pallier l’échec sportif, mais aussi préparer le sportif à une future reconversion», souligne Nasser Larguet. Selon lui, la collaboration entre le mouvement sportif et l’Education nationale devient une urgence pour pouvoir mener à terme le triple projet du jeune: éducation - scolarité et sportif. «Nous entamons dès la saison prochaine ce système avec l’OFPPT, pour un aménagement de l’emploi du temps impératif, pour faire le programme sportif.

Cela est réalisable, le projet pilote de l’Académie Mohammed VI de football en est la preuve avec 100% de réussite au bac sur les 5 premières saisons», rappelle-t-il.

Propos recueillis par Mohamed CHAOUI

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