Analyse

Forum Afrique Développement: L'emploi, la mère de toutes les batailles

Par Franck FAGNON | Edition N°:4982 Le 16/03/2017 | Partager
Des millions de jeunes arrivent sur le marché du travail chaque année
Il faut agir structurellement sur l'investissement
Attijariwafa bank va accélérer les crédits aux PME et aux TPE
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Pour contrer le chômage, surtout des jeunes, il faut un rééquilibrage conséquent des investissements, des mesures en faveur des PME et TPE et veiller à une montée en compétences et en valeur ajoutée du tissu économique local, préconise Mohamed El Kettani, président-directeur général d'Attijariwafa bank 

La croissance africaine est moins robuste, mais ce ralentissement cache d'importantes disparités selon les pays. Dans les économies dynamiques comme celles qui le sont moins, l'incapacité à créer des emplois de qualité constitue un problème et une source importante de risque. Cela appelle à une accélération des réformes. Les banques ont un rôle central dans les mutations en cours, puisqu'elles sont encore de loin les principaux bailleurs de fonds de l'économie. Mohamed El Kettani, président-directeur général, analyse les changements en cours sur le continent et l'impact sur le groupe Attijariwafa bank. 

- L'Economiste: Comment ressentez-vous le ralentissement de la croissance africaine sur l'activité de vos filiales?
- Mohamed El Kettani
: Nos activités en Afrique subsaharienne ont enregistré une progression des encours de crédits de 17% en 2016 par rapport à 2015, ce qui, en soi, est une performance notable. Ces crédits ont été accordés dans le cadre des plans de développement des pays où nous sommes présents et des financements que nous apportons aux autres agents économiques que l’Etat, c’est-à-dire les ménages ou les entreprises privées toutes tailles confondues. Il est vrai que certains pays ont connu une croissance moins forte en 2016, mais la diversité des pays qui nous ont accueillis en Afrique du Nord, en Afrique de l’Ouest ou en Afrique centrale, a contribué à atténuer les effets ressentis par certains de ces pays, peu nombreux, dont l’économie est fortement liée aux prix des matières premières. Les autres compartiments de nos activités, en termes de collecte de l’épargne ou de vente de produits et services, se sont également bien comportés confirmant, si besoin est, la pertinence de notre modèle économique basé sur la diversification des géographies, la mutualisation des moyens et une maîtrise des risques.
- Les taux d'intérêt sur plusieurs marchés frôlent l'usure. N'est-ce pas contradictoire au soutien de l'investissement des PME et de l'emploi que prônent les banques?
- Dans toutes les économies du monde, les niveaux des taux d’intérêt obéissent à une logique de fondamentaux économiques qui sont sensiblement les mêmes, à savoir le niveau de l’inflation et de la croissance économique, le coût de la liquidité, le coût du risque, etc. Ces dernières années, certains pays africains ont connu de fortes baisses de leurs réserves en devises, de fortes dévaluations, des crises de liquidité, ainsi que des hausses importantes de l’inflation et des taux d’intérêt. De plus, dans un contexte de ralentissement de la croissance économique mondiale, la santé financière des entreprises et donc le coût du risque pour les banques se sont dégradés.
Néanmoins, dans nos pays de présence, les taux d’intérêt ont plutôt décru en raison d’une croissance économique relativement bonne, généralement supérieure à environ 5%, et surtout, d’une concurrence accrue entre les banques pour domicilier les projets d’investissement d’envergure. Et je peux vous confirmer que dans nos pays de présence, nous sommes très loin des taux d’usure. 
Ceci étant, Attijariwafa bank a développé une forte expertise en matière de gestion du risque et a mis en place des politiques volontaristes afin de développer les crédits aux PME et aux TPE aux côtés des financements des grands projets et des grandes entreprises. En effet, notre banque a affiché une forte progression de ces derniers sur les cinq dernières années et notre plan stratégique 2020 prévoit une accélération marquée de cette tendance.

- La baisse des prix des matières premières et le ralentissement chinois favoriseraient-ils l'accélération de la diversification des économies africaines. Que relevez-vous?
- La baisse des prix des matières premières, parfois de plus de la moitié depuis 2013 (par exemple le prix du pétrole a baissé de 100 dollars en 2013 à 50 dollars en 2016), a eu l’effet d’un choc majeur pour les pays exportateurs et ce pour plusieurs raisons. D’abord, le poids des exportations des matières premières représente entre 40 et 80% du PIB pour certains pays, et les recettes liées aux matières premières représentent parfois 75% du total des recettes des pays concernés. Ces pays ont donc perdu plusieurs points de croissance depuis 2013 (la moyenne de croissance des pays exportateurs de pétrole est passée de 5,4% en 2014 à 2,9% en 2016). A cela s’ajoute la baisse des dépenses gouvernementales, par mesure d’austérité, le ralentissement des projets d’investissement, la baisse conséquente des devises nationales, la hausse de l’inflation et enfin la forte dégradation des finances publiques et des balances commerciales.
Dans ce contexte, on a constaté une réallocation des enveloppes d’investissement vers les secteurs de l’économie autres que ceux liés à l’énergie et aux matières premières et vers des pays qui affichent des croissances plus stables, notamment les pays importateurs d’énergie. Cette accélération forcée de la diversification des économies africaines peut être considérée comme une opportunité pour l’ensemble du continent de se développer et de réduire sa vulnérabilité aux chocs exogènes.

- Le chômage est un défi commun. Sur quels leviers faudra-t-il prioritairement agir en Afrique?
- Une des caractéristiques communes des économies développées et/ou émergentes est leur incapacité à créer de l’emploi et a fortiori de l’emploi de qualité. Cependant, le défi est bien plus important pour certaines économies africaines qui, en plus d’une croissance atone, font face à une transition démographique accélérée et une population active qui augmente de plusieurs millions de jeunes annuellement. Près d’un tiers de la population active et plus d’un jeune sur deux sont au chômage. 
Dans ce contexte, il faut impérativement agir structurellement sur le levier de l’investissement. Tout d’abord, un rééquilibrage conséquent des investissements et des incitations au profit de secteurs industriels créateurs d’emplois s’avère nécessaire. Ensuite, veiller à une montée en compétences et en valeur ajoutée du tissu économique local. 
Dans un deuxième temps, il s’agit de restaurer la confiance de façon durable: stabilité et visibilité réglementaire et fiscale, réduction des coûts d’accès au foncier, développement des offres locatives, lutte contre la spéculation, disponibilité des capacités électriques, intégration de l’économie informelle, simplification des dispositifs administratifs, etc.
D’autre part, des mesures phares devront être prises en faveur des principaux créateurs d’emplois que sont les PME et les TPE.
Enfin, des axes de réforme du marché du travail devront être explorés, tels que la révision du code du travail, la promotion de dialogue social direct entre entreprises et partenaires sociaux ainsi que l’adaptation de l’éducation et de la formation aux besoins de l’entreprise.

- Après l'entrée sur le marché égyptien, l'on vous prête l'intention de vous implanter au Nigéria.
- Dans notre plan de croissance en Afrique, un pays comme le Nigéria, ayant un poids économique régional significatif, ne peut être exclu des radars de tout investisseur s’intéressant à notre continent, de surcroît dans le secteur bancaire. Les opportunités pour les entreprises financières, industrielles ou commerciales sont immenses, tant en raison de la taille du pays que de ses capacités d’échange et de coopération avec ses pays voisins, mais également avec l’ensemble des 54 pays que compte l’Afrique. En témoigne l’intérêt particulier porté par notre Souverain, lors de sa visite à ce pays frère et de l’importance des projets de coopération qui y ont été lancés. Attijariwafa bank s’intéresse, comme vous l’avez souligné, au Nigéria, mais actuellement nous n’avons aucun projet concret.

- Vous avez multiplié les partenariats en Afrique de l'Est ces dernières années. Quelle est l'étape suivante et quels sont les pays prioritaires?
- Les partenariats sont pour nous un moyen de renforcer nos relations avec des institutions de toute nature, privées ou publiques dans la perspective d’une coopération gagnant-gagnant. En étant généralement conclus devant les autorités suprêmes de pays concernés, ils obligent les signataires à faire preuve de diligence et de rigueur dans leur exécution. Nous n’avons pas de pays prioritaires, tous nous intéressent, mais nous ne développerons des partenariats que si nous sommes certains de disposer de suffisamment de moyens propres pour les réaliser et de déceler, chez nos futurs partenaires, la volonté et la capacité de nous accompagner.

 

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