Reportage

A Guarguarate, la tension ne tue pas le commerce

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:4979 Le 13/03/2017 | Partager
Voyageurs et marchandises y transitent 7 jours sur 7
Unique voie terrestre de l’Europe vers le continent noir
Des recettes douanières qui dépassent celles de Sebta et Mellilia!
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Le poste frontière El Guarguarate est une voie commerciale pour l’Afrique: près de 4 km relient le Maroc à la Mauritanie. 2,4 km ont été goudronnés depuis août 2016. Initiative qui a été favorablement accueillie par les transporteurs sondés par L’Economiste  (Ph. Bziouat)

El Guarguarate est l’unique poste- frontière terrestre marocain encore ouvert et donnant accès à l’Afrique. Le check-point de la région orientale (Zouj Bghal), qui mène vers l’Algérie, est fermé depuis 1994. El Guarguarate est basé à l’extrémité des provinces du sud. A 400 km de Dakhla plus exactement.
Plantée au fin fond du Sahara, la petite localité continue de tirer profit de son positionnement d’une manière presque insolente. Des milices du «Polisario» sont postées dans la zone tampon depuis fin février 2017. Mettant plus ou moins à rude épreuve le cessez-le-feu convenu en 1991 sous l’égide onusienne avec l’armée marocaine. La Minurso garde un œil vigilant sur les 4 km de route séparant le Maroc de la Mauritanie (voir photo).  

Et ce n’est pas la présence du «Polisario» qui va pousser les voyageurs à rebrousser chemin. «Ils étaient 151.220 passagers en 2016 contre près de 168.000 en 2015», selon Mohammedine Baddi, chef de circonscription des douanes à Dakhla. Malgré une baisse de 10% du transit des personnes, El Guarguarate cultive un certain engouement pour la traversée panafricaine. Supratour a d’ailleurs pignon sur rue. Marco Jud est un infirmier suisse qui voyage seul jusqu’en Afrique du Sud avec sa Jeep Santana noire. «Je n’ai pas peur et je n’ai pas de problème avec quiconque dans la mesure où je viens d’un pays neutre», nous confie le jeune homme originaire  de Saint-Gall. Son témoignage induit que la route reste sûre. Les Européens avides d’aventure ne sont pas les seuls à transiter par le poste-frontière d’El Guarguarate. Moubark Mbengey est un transporteur qui fait le trajet Casablanca-Dakar depuis 2013. «J’ai des clients marocains, sénégalais, maliens… J’ai compris qu’il y avait du business dans le transport. J’ai décidé d’en faire mon gagne-pain», déclare le quadragénaire qui «espère voir un jour le lancement d’une liaison maritime entre Dakhla et Saint-Louis au Sénégal».    

«Des ressortissants africains font l’aller-retour. Les Marocains résidents en Mauritanie passent aussi par là. L’on relève également une activité assez importante de transport de marchandises», précise Badr El Idrissi. Ce douanier natif de Casablanca est l’ordonnateur du check-point qui voit passer une trentaine de transporteurs par jour. Ainsi, 263.500 tonnes de marchandises ont été enregistrées en 2016: fruits et légumes, agroalimentaire, œufs, quincaillerie, produits électriques, textile, tabac… essentiellement.  L’échange commercial entre l’Afrique et l’Europe va dans les deux sens: 307 millions de DH de recettes douanières en 2016. «C’est plus que les recettes de Sebta et Mellilia qui enregistrent seulement le transit de personnes. Bab Mellilia n’est pas un poste-frontière dédié aux opérations commerciales alors que celui d’El Guarguarate est ouvert aux voyageurs et au commerce», relève le chef de circonscription des douanes de Dakhla. Le service commence à 9h et prend fin à 18h. Les bagages sont fouillés à la main. Billy vient en renfort. Ce Labrador noir de 9 ans fait partie de la brigade cynophile de la gendarmerie royale. «Nous avons quatre chiens renifleurs à notre disposition», précise le maître-instructeur.

Deux scanners pour l’import-export sont mis au service des contrôleurs: douane, police et gendarmerie militaire. Le passage des chargements y est fait gratuitement alors que la vérification des cargaisons est payée 1.200 DH dans les ports. Certains chargements sortent du lot: 13,7 tonnes de stupéfiants saisies en 2016. De la résine de cannabis exclusivement. Les prises ont chuté de 34% par rapport à 2015. Une nouvelle prise de haschich de 7,5 tonnes a été effectuée samedi 11 mars au poste-frontière d’El Guarguarate. «La marchandise était en provenance d’Agadir et en partance pour Dakar», précise une source judiciaire. A l’heure où nous mettions sous presse, le pesage était toujours en cours d’une autre cargaison transportée par un camionneur marocain. Il y a aussi les saisies de devises: 179.550 euros en 2016 contre 14.875 à l’aéroport de Dakhla.

Pourtant, les bureaux de change et de transfert d’argent ne manquent pas dans ces contrées éloignées. Le réseau des services financiers disponibles est d’ailleurs l’une des «découvertes» de ce périple saharien: Banque populaire (non encore opérationnelle), Sanad, Western Union, MoneyGram... Nous avons eu même droit à un communiqué de l’Office des changes affiché par un opérateur de change. Il y est question «des dotations en billets de banque étrangers…».
Une poignée d’intermédiaires illégaux pointent de l’autre côté de la barrière douanière. Juste à proximité des taxis «pirates» immatriculés République islamique mauritanienne (RIM) et qui attendent des clients sortis du check-point. «Ce ne sont pas vraiment des concurrents déloyaux. Ils échangent principalement le dirham contre la devise mauritanienne», précise un prestataire marocain. Un dirham vaut 35 ouguiyas.

Autre bonne surprise, la qualité de la couverture télécoms. L’on devine que la présence d’un réseau efficient s’explique par des considérations sécuritaires.
Un enjeu qui est loin d’étouffer le potentiel économique de la région. L’argent n’a pas de nationalité: El Guarguarate est un eldorado méconnu mais prometteur… pour toute l’Afrique. Les récentes escarmouches diplomatiques au sujet du conflit du Sahara ont eu le mérite de sortir ce poste-frontière de l’anonymat.

                                                                                   

Bataille sourde au pays des informateurs!

Vous ne savez pas exactement avec qui vous discutez. Mais ils savent qui vous êtes. Le poste-frontière El Guarguarate et ses environs concentrent fort probablement le plus grand nombre d’informateurs par km2 jamais vu au Maroc. A tel point que les autorités sécuritaires rencontrées évitent de trop fréquenter les rares établissements sur place, comme le Border’s Hotel ou l’Hôtel Ouled Salek. «Vous croyez que le «Polisario» nous fait peur. Nous avons des hommes capables de sentir une poignée de sable et de vous dire si les gens de Rabat vont venir…», souffle un homme qui se présente comme ayant fait ses armes en génie militaire.

Tout est enjeu de renseignement, de manipulation, d’esquive dans ce Far West marocain où les chameaux remplacent les chevaux.  C’est d’ailleurs dans ces avant-postes là que se trouvent le premier caïd, le premier commissaire, le premier gendarme… «Nous travaillons tous 7 jours sur 7. A El Guarguarate, vous n’êtes plus fonctionnaire, vous êtes militaire», confie un douanier. Le transit s’effectuait avec une fluidité surprenante durant les deux jours passés sur place. Les prétendues «nouvelles» d’une reprise imminente du conflit armé avec le «Polisario» font sourire. Même si la vigilance des services de sécurité est toujours de mise. «Cela fait partie de notre quotidien vu que nous sommes à la lisière du mur de sécurité édifié dans les années 1980 par l’armée marocaine. La presse, surtout électronique, fantasme sur les supposées tension intervenues récemment au Sahara marocain», ironisent des sources sécuritaires ayant souhaité garder l’anonymat.
Au poste-frontière d’El Guarguarate, la vie semble être un long fleuve tranquille.

L’Economiste n’a à aucun moment ressenti l’existence d’un danger imminent ou d’état d’alerte généralisée. Pas non plus de mouvement important de troupes militaires tout au long des 400 km parcourus depuis Dakhla. Nous n’avons pas quitté la route nationale numéro 1 qui mène jusqu’au dernier check-point du Maroc. Et pour cause, les mines antipersonnel pullulent dans les terres sablonneuses et reculées des provinces du sud (voir notre enquête «Une guerre après la guerre», L’Economiste n°4156 du 22 novembre 2013). Il est déconseillé de s’aventurer hors des sentiers battus. Les seuls chiffres officiels disponibles à ce jour font état de 2.500 victimes entre 1975 et 2011.

DNES, Faiçal FAQUIHI

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