Culture

Cinéma: La Movida Casanegra, Much Loved...

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:4978 Le 10/03/2017 | Partager
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Mohammed Bakrim: «C'est un nouveau cinéma marocain qui est en train de naître» (Ph. J M)

Le festival national du film a besoin d'un lifting pour répondre aux nouvelles attentes. Rencontré à Tanger, Mohamed Bakrim, critique de cinéma, nous fait part de l'apport et de la fonction de cet événement national sur le développement du 7e art au Maroc.

- L'Economiste: Le premier festival national du film (FNF) remonte à 1982... Pourquoi cet événement?
- Mohamed Bakrim:
C'est une opportunité pour dresser un bilan, et une occasion pour avoir une idée sur les grandes interrogations que traverse le cinéma marocain, qui ne fait que refléter les grandes interrogations de la société marocaine. Les grandes étapes du 7e art marocain sont étroitement liées à l’évolution de ce festival. Elles sont inscrites dans la chronologie même de cet événement. La création même de ce festival en 1982 correspond à l'émergence d'une production nationale qui commence à voir le jour. C'est un concept inédit qui n'existe nulle part ailleurs. Certains pays africains sont en train d’aller sur la même voie. Si le FNF était au départ irrégulier, c'est parce que la production filmique nationale l'était aussi. Si entre 1984 et 1991, ce festival a disparu, c'est parce que cette production était insignifiante en termes de qualité et de quantité.

- Quel a été donc le déclic et en quelle année?
- C'était en 1991, à Meknès, lors de la troisième édition. C'est une date importante, car c'est la première fois dans l'histoire du cinéma marocain que la question du public et sa relation avec le cinéma marocain s'est posée avec acuité. C'est l'époque où le public se réconcilie avec la production nationale, marquée cette année-là par la sortie de: «Un amour à Casablanca» d'Abdelkader Lagtaâ. Ce long- métrage a battu au box office «L'exorciste», une production internationale. C'était l'âge d'or des salles du cinéma marocain, où le film national commence à charrier un large public. Cette année là (1991) a été marquée aussi par un autre événement académique, une étude faite par la faculté des lettres de Ben M'sik de Casablanca sur la nature et les attentes du public qui fréquentait les salles. Mais le tournant historique de ce FNF a été à Tanger en  1995.

- Qu'est-ce qui explique ce tournant?
- L'arrivée sur scène de jeunes réalisateurs appartenant à la diaspora marocaine, qui n'a pas été d'ailleurs du goût de nombre de cinéastes conservateurs qui avaient émis leur veto sur cette catégorie de metteurs en scène, comme s'ils n'étaient pas eux aussi des Marocains, et pour des raisons bassement matérielles. C'est à cette nouvelle vague de réalisateurs qu'appartiennent Nabil Ayouch, Nour-Eddine Lakhmari, Ismaïl Farroukhi, Hassan Lagzouli, Meryem Bakir, et j'en passe. Mais il me faudra signaler une troisième étape, le milieu des années 2000, qui  a vu une profusion de la production, laquelle a nécessité une révision du concept même de ce festival.

- Qu'est-ce que vous entendez par la révision du concept?
- Pour qu'il devienne périodique et sédentaire. En 2005, on assiste à la production de 25 longs-métrages, et il fallait que ce festival suive cette production et devienne annuel pour embrasser toute cette production. Le festival était porté par une vertu pédagogique et était itinérant, au départ, aux années 1980. Le peu de films qui existait n'encourageait pas à lui trouver une place dans la distribution commerciale. Le rapport de forces marchand était trop déséquilibré en faveur du film étranger. Le festival national était venu pour corriger cette injustice. Et c'est ce qui justifiait en même temps l'itinérance du festival à ses débuts. Deux raisons vont remettre en question cette itinérance pour devenir sédentaire: le film marocain commence à gagner le cœur du public et commence à être mieux distribué dans les salles. Le deuxième facteur est en rapport avec la qualité de projection. Il fallait des salles mieux équipées techniquement qui offrent toutes les garanties d'une bonne projection, et cela n'existe pas dans toutes les villes. Le cas d'Oujda, lors du FNF en 2003, était flagrant. Autant les conditions d'accueil étaient excellentes, autant celles de projection des films étaient désastreuses. Il fallait penser à des villes qui réunissent les deux types de conditions.

- D'où la ville de Tanger?
- Cette ville a été choisie par défaut. D'autres villes comme Agadir et Fès étaient en lice. Il a fallu une commission pour trancher du choix de la ville, celle qui offre en même temps l'infrastructure d'hébergement des festivaliers, un bon environnement et des salles bien équipées. Tanger réunissait les trois atouts. Une chose est sûre, au-delà de la ville, le FNF nous offre une image de quelques mutations profondes que traverse le cinéma marocain. Cette année, pour la première fois on assiste dans une compétition officielle à un rapport de forces générationnel. Sur les 15 longs-métrages en compétition, deux cinéastes appartiennent aux pionniers, à savoir Hamid Bennani et Ahmed Maânouni. Trois cinéastes appartiennent à la décennie 1990, et 10 autres à la nouvelle génération qui a émergé depuis 2010, dont plusieurs présentent pour la 1re fois leur création. Du coup, c'est un nouveau cinéma marocain qui est en train de naître.

- Cela ne date pas d'aujourd'hui...
- Je vous l'accorde, mais jamais avec cette ampleur depuis 3 ans. Et donc plusieurs interrogations vont être posées par et sur ces films: Quelle esthétique? Quel imaginaire? Quel rapport à la société? Cette nouvelle génération est en train de nous proposer un cinéma «post-salle» puisqu'elle n'a pas connu les salles de cinéma, car née après la quasi-disparition des salles au Maroc. Ces cinéastes sont en train de nous proposer ensuite un cinéma post-Casanegra, car ils sont fortement influencés par les dialogues de ce film-culte de Nour-Eddine Lakhmari. Et un cinéma post-Much Loved, car ils sont aussi influencés par le parcours virtuel du film de Nabil Ayouch; YouTube apparaît comme horizon incontournable à défaut d’une distribution classique, ce sont des millions de «spectateurs» qui vont le voir, comme ça a été le cas de Much loved.

- L'organisation du FNF gagnerait aussi à évoluer...
- Certes, le concept lui-même montre des signes d’essoufflement mais c’est un immense acquis qu’il faut sauvegarder. L’étape qu’il traverse appelle des changements pour répondre aux nouvelles exigences et attentes du public et des cinéastes. Il y a des idées qui circulent dans ce sens, comme la révision du principe de la sédentarité dans une seule ville, ainsi que l’amélioration du système de la présélection de la production qui n'est pas encore tout à fait rodée. Si je partage l'idée d'une révision, je préférerais qu'elle soit dans la sérénité en dehors des pressions des différents lobbies, notamment des chambres professionnelles.
Propos recueillis par Jaouad MDIDECH

 

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