Chronique

Coopération décentralisée entre le Maroc et la France: Les cinq «péchés» majeurs*

Par Driss GUERRAOUI | Edition N°:4938 Le 13/01/2017 | Partager

Driss Guerraoui est professeur à l’Université Mohammed V de Rabat et secrétaire général du Conseil économique social et environnemental (Ph. Jarfi)

Hormis quelques rares exceptions, la coopération décentralisée entre le Maroc et la France souffre de cinq péchés majeurs. Il s’agit de l’absence d’une vision stratégique globale, du déficit d’effectivité, du défi de la gouvernance, de l’absence de mécanismes indépendants et permanents  de suivi et d’évaluation et du mode d’utilisation du potentiel existant.  

En effet, la coopération décentralisée actuelle entre les deux pays ne tire pas ses fondements  d’une vision stratégique globale et  concertée et d’une politique  coordonnée et partagée. Ce qui domine jusqu’à nos jours en termes de pratiques de la coopération décentralisée est que chaque région ou ville, au gré de  rencontres et/ou d’initiatives spontanées entre des présidents de régions, des maires  ou d’élus locaux décident de s’engager dans des accords de partenariat et/ou de jumelage. Et même si ces accords passent par l’aval préalable des  ministères de tutelle, la règle générale est que ces accords ne s’intègrent pas dans le cadre d’une stratégie globale commune procédant d’une vision partagée et d’une politique coordonnée de coopération décentralisée.

Par ailleurs, un constat en matière de mise en œuvre effective des accords de partenariat et/ou de jumelage signés réside dans le fait que beaucoup de ces accords soit n’ont jamais connu de début d’exécution, soit que leur réalisation connaît des discontinuités. Ce faisant, ils deviennent de véritables coquilles vides et finissent par être abandonnés.
Pourtant, il existe au niveau de cette coopération un potentiel extrêmement important. Or ce potentiel est  soit insuffisamment utilisé, soit sous-valorisé, soit tout simplement non encore exploré. Tous ces dysfonctionnements arrivent à un moment où le Maroc  et la France se sont engagés dans une nouvelle réforme de l’Etat ayant donné naissance à de nouvelles régions, connaissent des transformations structurelles profondes, affrontent des défis majeurs et ont besoin donc de leurs régions pour accompagner ces transformations et relever ces défis.

Dès lors, les nouvelles régions du Maroc et de France doivent prendre la mesure de la véracité  de ces grands chantiers d’avenir et mettre en œuvre une nouvelle génération de coopération décentralisée. Elles se doivent pour ce faire d’élaborer une prospective de la coopération décentralisée fondée sur une vision géostratégique conforme aux nouvelles réalités du Maroc et de la France et des transformations profondes que connaît leur environnement régional. Sur la base de cette prospective, les Etats  doivent faire de leurs  nouvelles régions  les acteurs d’un codéveloppement régional capable d’apporter des réformes communes aux nouveaux défis économiques, sociaux et environnementaux des deux pays.

Cependant, sur le plan opérationnel, pour mieux préparer cette mutation indispensable, les nouvelles régions du Maroc et de France doivent s’appuyer sur leurs associations respectives (Association des Régions du Maroc et  Association des Régions de France) pour renforcer leurs capacités institutionnelles en formant leurs acteurs aux métiers de la coopération décentralisée, en les sensibilisant sur les enjeux de cette coopération,  et en les organisant autour des projets promis.

 Elles doivent également assurer un suivi permanent de la mise en œuvre des accords signés, un suivi assorti d’une évaluation   des impacts sur la population et le développement économique des régions concernées. Elles  doivent enfin tenir des réunions périodiques en vue d’opérer des bilans d’étape  pour apporter les ajustements nécessaires et définir les nouvelles priorités pour l’avenir.

Eclatée, non coordonnée, non ciblée...

Sur le plan de la gouvernance, la coopération décentralisée actuelle offre l’image d’une coopération éclatée, non coordonnée, non ciblée,  sans pilotage institutionnel unifié, et donc sans cohérence et ni convergence. Et ce, sur un fond de déperdition des ressources, sans résultats au bout de la chaîne des accords signés. De plus, les projets engagés dans le cadre de ces accords ne font pas l’objet de mécanismes indépendants et permanents de suivi et d’évaluation. Ce qui, compte tenu des faibles impacts et de l’insuffisance des  retombées sur les régions partenaires, développe un sentiment de frustrations  avec comme conséquences le doute sur l’utilité même de ces accords et la perte de confiance sur ce genre de coopération.

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*Cette chronique s’appuie  sur l’intervention de l’auteur lors du séminaire «Décentralisation et gouvernance», organisé à Marrakech par l’Association internationale des Régions francophones, le samedi 10 décembre 2016

 

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