Médias

Assises de la presse francophone: Les médias se cherchent un nouveau modèle

Par Meriem OUDGHIRI | Edition N°:4910 Le 02/12/2016 | Partager
Il y a urgence à réagir pour les pays du Sud
«Qui tient les médias tient le monde»
Sans une presse libre, pas de développement
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Le président Madiambal Diagne donne le coup d’envoi  des 45e Assises de la presse francophone en présence du Président Malgache, Hery Rajaonarimampianina (Ph. UPF)

«Et si on commençait par faire des journaux intéressants!». La boutade d’un intervenant lors des 45es Assises de l’Union internationale de la presse francophone (UPF) en dit long sur le chemin encore à parcourir, particulièrement dans les pays du Sud. Et le thème choisi pour ces Assises, tenues à Antsirabe du 20 au 24 novembre, n’est pas fortuit: L’économie des médias dans les pays en développement. Tout un programme que les 300 professionnels venus d’une cinquantaine de pays ont tenté d’analyser et d’y apporter les premières réponses. Ces Assises ont ainsi été l’occasion de jeter les bases d’une réflexion pour «la mise en place d’un kit de propositions destiné aux institutions internationales, aux gouvernements et aux entreprises des médias elles-mêmes pour que nous puissions voir dans quelle mesure des politiques ou des stratégies peuvent être élaborées afin de juguler les menaces qui pèsent sur l’avenir des médias», a souligné en substance Madiambal Diagne, président international de l’UPF.
Quelle autonomie dans une situation de précarité économique, les mutations technologiques un atout ou un handicap, indépendance, investissements privés, pluralisme des médias et pluralité des opinions, éthique.... trois jours de débats, d’échanges d’expériences et de diagnostic de l’état de santé des médias dans les pays en développement. Les discussions ont mis en relief les difficultés économiques rencontrées par ces structures et le fait que celles-ci ne peuvent se concevoir sans prendre en compte le contexte politique dans lequel les pays évoluent. Ce contexte, dans certains pays, affecte la liberté de la presse, comme le souligne Clea Kahn Sriber, directrice Afrique de Reporters sans frontières (RSF). Pour elle, «l’attachement de plus en plus à des questions de sécurité, à la lutte contre le terrorisme, est réel et exacerbé dans le discours des dirigeants» qui veulent museler la liberté d’expression. Un constat partagé par Jaco du Toit, conseiller en communication et information pour l’Afrique de l’Est de l’Unesco pour qui aussi l’Afrique enregistre un ralentissement de la liberté de la presse, une intensification des lois pénalisant les délits de presse et un manque de protection des sources d’information. Et si les médias se diversifient «c’est grâce aux journalistes mais aussi aux citoyens qui exigent de plus en plus d’avoir un droit à l’information». Dans les pays du Sud, il existe, selon l’expression de Clea Kahn Sriber, «des gouvernements à mobilité réduite» qui ne tolèrent pas la remise en cause. Conséquence: fermetures de rédactions, procès, amendes spectaculaires et disproportionnées... Dans certains pays, des médias sont ainsi au bord de l’asphyxie. Les problèmes varient d’un Etat à l’autre, mais la presse est partout en crise.

Les ingrédients d’une disparition programmée

Baisse du lectorat francophone, caractère informel des entreprises médiatiques, marchés publicitaires volatiles, absence d’une culture managériale.... «tous les ingrédients d’une disparition programmée des médias du Sud sont réunis et les raisons de s’inquiéter ne manquent pas», soutient Michaëlle Jean, secrétaire générale de l’OIF dans un message adressé aux Assises de l’UPF. Aussi a t-elle invité à «un sursaut collectif» car il y a urgence à intervenir. Selon elle, «les radios, les télévisions, les agences francophones et encore plus celles du Sud sont inaudibles. Cette situation risque à terme de porter atteinte à l’économie, à la stabilité institutionnelle, économique, sociale des pays du Sud. Car qui tient les médias tient le monde».
Pour de nombreux intervenants, face à cette situation d’urgence, les médias doivent s’ouvrir à des investissements privés «transparents» comme solutions pour leur viabilité. Repenser leur économie, c’est ancrer des millions de personnes dans la nouvelle géopolitique, pour reprendre l’expression de la secrétaire générale de l’OIF.  «Le journaliste du Sud n’a jamais été un homme qui gagne de l’argent», estime pour sa part Tidiane Dioh, responsable des programmes médias à l’OIF. Pour lui, pour pouvoir comprendre l’état actuel de l’économie des médias dans les pays du Sud, il faut d’abord connaître et posséder l’histoire». Ces entreprises n’ont pas été préparées à être des structures performantes, mais plutôt à faire du militantisme et de l’engagement.

Changer de paradigme

La création des médias dans les années 1990 l’a été en effet plus par passion, mais la réalité économique a pris le dessus sur les convictions et les engagements. Aujourd’hui, c’est une époque révolue. Il faut complètement changer de paradigme, repenser leur rôle dans la société et les mettre dans des conditions susceptibles de leur permettre de devenir des entreprises rentables. Pour y parvenir, il faut une fiscalité précise et claire, une culture managériale performante, ainsi qu’une nouvelle génération formée aux techniques pointues du management. Seuls les médias crédibles et professionnels pourront trouver des capitaux et assurer ainsi la liberté de leurs journalistes, renchérit Koné Samba, journaliste-chroniqueur, ancien président de l’Observatoire des médias et des usages professionnels de Côté d’Ivoire.
Dans tous les cas, sans une presse libre, aucun développement démocratique ne peut exister. Les médias, des outils de développement économique? Assurément si le marché est libre et si les entreprises de presse sont professionnelles, transparentes et indépendantes financièrement et éditorialement. Le respect de la déontologie et de l’éthique est aussi un enjeu majeur.
L’entreprise de presse ressemble à n’importe quelle entreprise, y compris quand elle doit produire des bénéfices, condition de son insertion dans son marché, condition de sa survie. En d’autres termes, la mission «noble» de l’information ne doit pas occulter l’idée de profitabilité. Le contraire serait une erreur et une erreur lourde de conséquences. Le terrain le montre aisément. Quand une entreprise ordinaire peut parfaitement survivre à quelques mauvais exercices, l’entreprise de presse, elle, y risque son indépendance, c’est-à-dire son capital professionnel et moral.
Dans un marché libre, les médias deviennent des catalyseurs de développement. Ils endossent plusieurs rôles dont ceux de prescripteurs, de pédagogues, d’accompagnateurs, de marqueurs sociaux, notamment. C’est par l’information que les choses changent et avancent dans le domaine économique et social. Un marché libre a besoin d’entreprises saines, fortes et transparentes. Sans cela, elles seraient des proies impuissantes à toutes sortes de visées.
«Une presse libre, c’est une presse responsable avec ses lecteurs. C’est à eux qu’elle doit d’abord des comptes, pas aux pouvoirs publics, pas aux propriétaires financiers. Autrement dit, plus une presse est libre, plus elle dépend de ses lecteurs et du coup, elle ne peut pas dire n’importe quoi. Car ses lecteurs ne la laisseront pas faire», ne manquera pas de souligner le Premier ministre malgache à la clôture des travaux. Le débat continue et rendez-vous a ainsi été pris l’année prochaine à Conakry pour les 46es Assises de la presse francophone.

Un nouveau bureau international pour l’UPF

A la veille de l’ouverture des Assises de la presse francophone à Antsirabe se sont tenues les élections du nouveau  bureau international. Ainsi, Madiambal Diagne, président du groupe de presse sénégalais «Avenir Communication» et président du Conseil des diffuseurs et des éditeurs de presse du Sénégal, a été réélu à l’unanimité président international de l’UPF au terme d’une réunion du comité international.
Jean Kouchner a pour sa part été réélu secrétaire général. Le nouveau bureau se compose également de Khadija Ridouane au poste de Secrétaire générale adjointe, de Zara Nazarian en tant que trésorière et des vice-présidents qui sont Françoise Dost, Aimé Robert Binina et Jean-Pierre Molliet. Le nouveau bureau triple ainsi le nombre de femmes.

                                                             

Les à-côtés des Assises

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■ L’Hôtel des Thermes, qui a accueilli le Roi Mohammed V durant son exil forcé, a été le site de conférences des Assises, tandis que 11 autres hôtels de la ville, sélectionnés selon des critères imposés par l’UPF, ont été choisis comme lieux d’hébergement des participants.

■ «Des litres de sueur (souvent froide), des heures d’échanges, des interrogations, des affirmations, des contre-ordres, des rires et des grimaces, mais enfin nous y sommes», raconte le président international de l’UPF, Madiambal Diagne à propos des préparatifs des Assises, saluant l’implication des autorités marocaines qui ont coparrainé cette rencontre d’Antsirabe ainsi que tous les autres partenaires, particulièrement l’OCP, la Banque Populaire, Holmarcom et la RAM.

■ Pour les Assises, les étudiants de l’école de journalisme d’Antsirabe, encadrés et formés par trois professionnels de la presse, ont réalisé du 21 au 24 novembre un quotidien de quatre pages, Le journal des Assises, pour couvrir la manifestation ainsi que les débats. Grâce à l’engagement de plusieurs quotidiens malgaches, ce journal a été inséré dans «L’Express de Madagascar», «Midi-Masagasikara» et «Les Nouvelles», acheminé d’Antananarivo et distribué chaque matin à Antsirabe. Cette équipe a alimenté de façon continue le site web de l’UPF. Les informations relatives aux Assises ont été aussi fournies sur les compte Facebook et Twitter de l’UPF.

■ Un peu plus de 200 chapeaux à l’effigie de l’UPF ont été distribués aux tireurs de pousse-pousse, ces vélo-taxi de couleurs vives qui ont transporté les participants tout au long des Assises.

■ Un chapiteau géant a été dressé dans le parc de l’Hôtel des Thermes pour accueillir dimanche soir le dîner offert par l’Office du tourisme de Madagascar, la soirée pour l’invité d’honneur le Maroc et le mercredi le final avec la soirée malgache durant laquelle les participants ont pu découvrir les chants et les danses de ce pays.

                                                             

Verbatim

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• Madiambal Diagne, président international de l’UPF:
«On ne peut envisager une société qui puisse fonctionner sans médias. Car ils sont indissociables de la démocratie, de la justice et de la liberté et donc de l’essor et du progrès».

 

 

 

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• Hery Rajaonarimampianina, président de la République de Madagascar:
«Le choc des idées est nécessaire, mais il ne doit en aucun cas compromettre la cohésion sociale et la stabilité. Il ne doit pas attiser la haine, les divisions et les clivages de toutes sortes, comme il ne doit pas détruire les valeurs sociales et humaines ancrées dans les sociétés».

 

 

 

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• Solonandrasana Olivier Mahafaly, Premier ministre Malgache:
«Être devant vous aujourd’hui me rappelle une époque pas si lointaine que cela, de ma vie, quand j’étais comme vous, journaliste. Le journalisme n’est pas un travail facile. C’est aussi difficile que d’être Premier ministre. Mais je peux vous dire que vous avez choisi l’une des plus nobles professions qui soient. Une profession qui exige beaucoup de tous ceux qui la pratiquent. Parce qu’elle sert le public, parce qu’elle est au service des citoyens».

 

 

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• Clea Kahn Sriber, directrice Afrique de  Reporters sans frontières (RSF):
«Un média qui met la clé sous la porte faute de pouvoir payer ses amendes, c’est moins  spectaculaire, plus discret qu’un journaliste en prison, mais c’est plus efficace en termes de contrôle de la liberté de la presse».

 

 

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• Jean Claude de L’Estrac, ancien secrétaire de la Commission de l’océan Indien, ancien directeur général et président du CA du groupe de presse «La Sentinelle»:
«Je récuse l’idée que la différence de niveau de développement devrait nous inciter à nous accommoder d’une presse au rabais qui ne respecte pas les règles de déontologie».

 

 

 

 

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