Dossier Spécial

La remontée des taux américains ne déstabilisera pas l'économie mondiale

Par Franck FAGNON | Edition N°:4909 Le 01/12/2016 | Partager
Les pays émergents, notamment africains seraient les plus vulnérables
«Le risque de non-paiement reste important et difficile à cerner en Afrique subsaharienne»
La moitié des nouveaux débouchés à l’export du Maroc concentrée sur l'Espagne et la France
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Les économies européennes devraient représenter 70% des nouveaux débouchés (1,3 milliard d'euros) pour les exportations marocaines en 2017. Avec 54 millions d'euros, l'Afrique de l'Ouest apparaît en 9e position. C’est encore peu, mais c’est un début, analyse Ludovic Subran, économiste en chef d'Euler Hermes  (Ph. EH)

- L'Economiste: La menace de l'arrivée de Donald Trump au pouvoir aux Etats-Unis sur la stabilité financière mondiale vous paraît-elle crédible?
- Ludovic Subran:
Il faut raison garder. Les promesses électorales sont une chose et les politiques mises en œuvre ensuite en sont une autre. Le principal impact à court-terme de l’élection de Donald Trump correspond aux baisses de taxes et au programme de dépenses en infrastructure qu’il entend mener. Ces deux mesures sont censées amener un peu plus d’inflation et d’investissement, ce dont l’économie mondiale manque. Il est donc normal que passé une phase de sidération, les marchés financiers aient plutôt bien réagi aux premières annonces.

- Le nouveau président américain a beaucoup critiqué la politique monétaire accommodante de la Fed. L'économie mondiale est-elle prête à absorber un relèvement des taux américains?
- La grande innovation de 2016 a été la multiplication des obligations servant un rendement négatif sur les marchés (13,4 mille milliards de dollars américains au plus haut après le Brexit, 9,6 mille milliards aujourd’hui). Cette situation découle de mesures de politiques monétaires destinées à soutenir l’activité (taux négatifs à la BCE et à la Banque du Japon), mais on comprend bien que cela ne pouvait que rester transitoire, car à terme avec des rendements négatifs ce sont les retraites qui ne pourront plus être payées. Un léger choc d’inflation et de taux devrait permettre de déplacer les placements de la finance de marché vers d’autres actifs plus tangibles, en particulier l’immobilier. Les risques sont pour les pays émergents, notamment africains, dont l’accès au dollar est vital et dont les réserves de change accumulées sont faibles. Nous l'avons vu en 2015, ce risque est réel. Mais, il n’a pas le potentiel pour déstabiliser l’économie mondiale.

- La BCE mène une politique similaire à celle de la Fed avec des résultats plus que limités sur la croissance. Son action a-t-elle atteint ses limites?
- Ce n’est pas tout à fait la même chose. Les deux banques centrales ont mené un plan de relance monétaire. Et comme tout plan de relance il importe qu’il soit mis en œuvre au bon moment. La Fed a commencé dès l’automne 2008. La BCE n’a entamé ses achats de dette publique qu’en mars 2015. C’est bien tard si on considère que la crise des dettes souveraines en zone euro a débuté en 2011. Il ne faut donc pas s’étonner que la reprise ait davantage tardé en Europe et que les PIB ne soient toujours pas revenus à leurs niveaux pré-crise en Italie ou Espagne.  De plus, il faudrait que les politiques se servent du levier qui leur est offert pour investir davantage. Nos infrastructures vieillissent. A cette aune, le plan Juncker est une bonne initiative. 116 milliards d'euros ont été décaissés sur les 630 milliards prévus. Il faudra que cet effort se poursuive.
- Malgré ses diversifications, le Maroc demeure très dépendant de la zone euro. Peut-il résister encore longtemps à un partenaire dont la croissance reste modeste?
- Le Maroc est c’est vrai toujours largement dépendant de la zone euro. En 2017, celle-ci devrait encore représenter 70% des nouveaux débouchés à l’export du Maroc, Espagne (+600 millions d'euros de nouveaux débouchés) et France en tête (+420 millions d’euros). C’est moins un problème en ce moment puisque la croissance en zone euro est repartie. Et Rome ne s’est pas faite en un jour. Le Maroc développe une stratégie africaine, mais cela ne pouvait pas se faire avant que de premières réformes améliorant le climat des affaires et l’attractivité pour les investissements ne soient décidées dans ces pays. Cela a été le cas dernièrement, et nous observons que l’Afrique de l’Ouest apparaît désormais en 9e position dans les nouveaux débouchés à l’export du Maroc en 2017. 54 millions d'euros devraient être générés. C’est encore peu, mais c’est un début.  
- En quoi la hausse du dollar représenterait-elle une menace ou un atout, pour des pays comme le Maroc?
- Pour le Maroc, la hausse du dollar signifie une appréciation du dirham par rapport à ses concurrents, d’autant plus si l’euro est plutôt stable en parallèle. Car la banque centrale gère le dirham par rapport à un panier (60% euro/40% dollar). Et si l’euro est lui aussi plutôt stable dans le même temps par rapport aux autres devises, alors le dirham a toutes les chances de s’apprécier dès lors qu’on l’évalue en taux de change effectif (c’est-à-dire en pondérant le taux de change de chaque partenaire commercial par rapport à son poids dans les échanges du Maroc). L’appréciation du dollar après l’élection de Donald Trump a entraîné une appréciation du taux de change effectif du dirham de 3%. C’est évidemment préjudiciable à la compétitivité des entreprises marocaines.

- Sur les délais de paiement, comment expliquez-vous l'écart entre le ressenti des opérateurs économiques et les moyennes que vous publiez, et qui sont parmi les meilleures du continent?
- Les délais de paiement au Maroc peuvent paraître longs, puisqu’ils étaient de 69 jours en 2015, mais cela cache de fortes disparités sectorielles qui peuvent expliquer ces différences de perception. On peut ainsi aller de 60 jours dans l’agriculture à 230 jours dans les biens d’équipement. Les délais de paiement apparaissent en règle générale plus longs dans l’industrie manufacturière.

                                                        

- Quels sont les nouveaux risques auxquels sont confrontés vos clients sur les marchés de l'Afrique subsaharienne et que leur conseilleriez-vous?
- La croissance africaine a atteint en 2016 son plus bas niveau depuis très longtemps, avec simplement 1,3%. C’est évidemment lié à la forte baisse du cours des matières premières. Cela a généré des crises de liquidité matinées de risque politique dans une série de pays qui n’avaient pas conservé suffisamment de réserves de changes. Les populations de ces pays sont affectées par des pertes de revenu et par le choc inflationniste lié à la dépréciation de leurs devises. Face à ces évolutions, il vaut mieux sortir couvert. Par contre, il convient aussi de remarquer que les pays africains qui ne sont pas exportateurs de matériaux de base (ceux que l’on trouve dans son sol, pétrole ou métaux) croissent toujours au même rythme qu’avant, soit +4% par an. Là, nous remarquons que les opportunités d’affaires continuent de se développer et Euler Hermes a bien envie d’y participer. Ce sont des marchés où le risque de non-paiement reste important et difficile à cerner, mais où les opportunités sont fortes.

Litiges commerciaux: Des délais de règlement longs!

«Le recouvrement de créances est très compliqué», rapporte Ludovic Subran, économiste en chef d'Euler Hermes. Le Maroc pointe à la 130e place dans le classement de la Banque mondiale pour la résolution de la défaillance. En moyenne, il faut patienter trois ans et demi pour le règlement d'une défaillance. Pour Subran, la prévention est nécessaire. Certes, ce type de classement ne remonte pas forcément toute la réalité du terrain, mais il sert souvent de baromètre aux investisseurs. «Comme dans tout pays qui construit son environnement des affaires et ouvre progressivement les vannes de la création d’entreprise, le Maroc connaît à la fois une évolution de sa démographie d’entreprises, qui grossit en nombre…et en nombre de sinistres, et de ses procédures juridiques destinées à protéger les investisseurs et les créanciers dans le cas d’un contentieux», relève l'économiste en chef d'Euler Hermes. Le ralentissement de la croissance et la dégradation des conditions de paiement notamment accentuent les disparitions d'entreprise. «Les défauts augmenteront de 8% en 2016 et 2017, une turbulence en ligne avec l'émergence marocaine», prévoit Subran. 

Propos recueillis par
Franck FAGNON

 

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