COP22

«Les citoyens ont une longueur d’avance sur les décideurs» Entretien avec Marie-Anne Isler Beguin, présidente de l’IEE

Par Youness SAAD ALAMI | Edition N°:4897 Le 14/11/2016 | Partager
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Pour Marie-Anne Isler Beguin, présidente de l’IEE, il y a bien des solutions alternatives qui aident à construire un monde durable, sans détruire ses ressources. L’institut qu’elle dirige est pionnier dans la pensée écologique. Il réunit des universitaires, étudiants, associations, entreprises ou particuliers...depuis 45 ans (Ph. YSA)

Attendue cette semaine à Marrakech, Marie-Anne Isler Beguin, présidente de l’Institut européen d’écologie (IEE)(*) suit de près les travaux des conférences climatiques depuis 1992. L’ancienne députée européenne appelle les décideurs politiques à taxer les flux financiers afin de pouvoir mobiliser les fonds nécessaires à la transition énergétique dans les plus brefs délais. Selon elle, cette décision ne coûterait rien surtout aux plus démunis. Isler Beguin affirme par ailleurs que le citoyen est un acteur de la transition et que les générations futures auront d’autres clés d’entrées au développement…décryptage.
 
- L’Economiste: Quels sont les axes prioritaires que vous comptez défendre durant l’événement de Marrakech?
- Marie-Anne Isler Beguin:
L’Institut européen d’écologie (IEE) fait partie de la société civile. Nous sommes en phase avec le citoyen et les activités et problèmes qu’il rencontre. On est beaucoup plus proches de ces derniers que les décideurs qui ont parfois du mal à redescendre dans les quartiers ou chez les agriculteurs. Le pouvoir de la société civile est énorme et fait partie de la transition. Ceux qui auront peut-être l’influence pour faire pousser les choses plus rapidement sont les ONG dont l’IEE fait partie.
Nous faisons en sorte que le travail qui nous réunit avec les décideurs et les scientifiques puisse faciliter et accélérer la demande de transition énergétique. En clair, aller vite vers la sobriété, pour que chacun s’y retrouve.
 
- L’IEE défend l’idée d’une transition basée aussi sur le développement des alternatives
- Bien sûr. Partout dans la planète, l’imagination est au pouvoir. Il y a des actions très modestes qui sont développées au niveau local et prennent déjà en considération cette transition et en sont ses acteurs. Penser et agir différemment nécessite d’abord une prise de conscience sur les dangers qui menacent notre environnement.
II s’agit de ne pas voir le monde tel qu’il est comme une évidence. Mais de questionner notre société pour dessiner ensemble des solutions alternatives et pouvoir mieux se projeter dans le monde de demain.
Dans tous les domaines -agriculture, industrie, services, énergie...- ces alternatives existent. Elles sont porteuses d’un monde plus respectueux de l’homme et de la nature. Elles sont aussi la preuve qu’il existe des voies plus sages et tout aussi efficientes pour bâtir un monde où l’homme peut vivre en harmonie avec son environnement. Pour voir se déployer cette prise de conscience à plus large échelle, pour innover dans les façons de faire, il faut un espace de réflexion pour partager, former et agir.
 - En tant qu’ancienne députée européenne (1991-1994), vous avez assisté à plusieurs COP. Quel bilan faites-vous de ces rencontres?
-Avec le recul, aujourd’hui je me pose la question: était ce vraiment nécessaire de faire plusieurs rencontres et d’augmenter la pollution par tous ces déplacements? Pourquoi? Parce qu’en fin de compte, en 1992 lorsqu’on commençait à parler du développement durable et réchauffement climatique, personne n’y croyait vraiment. Il a fallu des années et des années aux scientifiques pour expliquer que les climato sceptiques avaient tort, que c’était vraiment une réalité, et que l’impact de l’homme avait une influence négative sur la planète et sur le réchauffement. Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à dire que ces rencontres sont nécessaires. Parce que sinon, on aurait été encore plus rapidement dans la désolation au niveau international. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est réagir. Car, on s’aperçoit, grâce aux rencontres des Nations unies, que la question environnementale et le changement climatique sont pris au sérieux. A telle enseigne que le citoyen est un peu en avance par rapport aux décideurs. Ceci parce qu’il a compris qu’il est un acteur de la transition. Qu’on le veuille ou non, nous sommes dans la transition. Les générations futures ne vivront pas comme nous. Ce qui ne veut pas dire qu’ils vivront mal ou malheureux. Mais, ils auront d’autres clés d’entrée pour leur développement.
 
- COP21-COP22. Qu’est-ce qui a changé en un an?

- Même si elle n’a pas été contraignante, la COP21 a mis d’accord les Etats membres des Nations unies pour présenter leur programme pour contenir l’augmentation du réchauffement climatique en-dessous de 2°. Ce qui va être très intéressant à la COP de Marrakech, c’est l’analyse qu’auront fait les Nations unies pour savoir si toutes les copies qui leur sont remises jusqu’à maintenant permettront d’être en-dessous de 2° ou alors si vraiment on crève les plafonds avec 3 ou 4°. Et là, il va falloir revoir ses copies. L’essentiel est que pour la première fois à Paris, tous les chefs d’Etat étaient présents et se sont engagés, je crois, de manière sincère à contenir le réchauffement. Maintenant, quelques uns essaieront sans doute de passer au travers des mailles du filet. Mais, malgré tout ce qu’on peut dire, il y a cette volonté de prendre en considération l’obligation de réduire notre consommation énergétique polluante qui rejette des gaz à effet de serre. Cela suppose une autre organisation du développement, des déplacements, et des entreprises. Avec tout le travail de sensibilisation et d’information qui a été fait autour des COP21 et 22, les entreprises se rendent compte qu’ils doivent assurer cette transition énergétique et écologique. Tout le monde s’y met. En ce sens, le Maroc a choisi de se lancer à fond dans les énergies solaires et éoliennes. On s’aperçoit qu’il s’agit là d’un espoir formidable pour l’Afrique et que l’écologie est l’économie d’aujourd’hui.      
 
- La transition énergétique ne peut être assurée que si les parties mobilisent les fonds nécessaires. Pensez-vous que les 100 milliards de dollars c’est pour bientôt?
- Je crois que c’est la grande hypocrisie, parce que c’est rien du tout. Pour moi, les 100 milliards de dollars représentent une goutte d’eau dans l’océan. Lorsqu’on voit qu’on n’arrive pas à taxer les flux financiers alors cette opération ne coûterait rien à personne et surtout pas aux plus démunis. A mon sens, il y a un manque de courage politique et de la résistance que nous avons du mal à déterminer. Car, il n’y a rien de plus simple que taxer les flux financiers. Lorsque nos décideurs auront le courage politique de le faire, ce ne sera plus un problème de finances.

Réinventer un monde durable

Plus de 45 ans après sa création, la vocation de l’Institut européen d’écologie reste plus que jamais d’actualité: «Réinventer un monde respectueux de la planète et des êtres vivants qu’elle abrite». Pour Marie-Anne Isler Beguin, «le temps passe, il faut mesurer l’urgence et influer les décideurs…aussi, il faut avoir des citoyens protecteurs de l’environnement». Le challenge est de taille, mais les volontés et les énergies sont bien réelles. «Partout dans le monde, la pensée écologique a pris de l’ampleur et nombreux sont ceux qui partagent notre ambition faire avancer la société sans faire reculer l’homme. Faire progresser l’humanité sans dégrader la nature. Construire un monde durable, sans détruire ses ressources», affirme la présidente de l’IEE. Pour elle, « penser et agir différemment nécessite d’abord une prise de conscience sur les dangers qui menacent notre environnement». «II s’agit de ne pas voir le monde tel qu’il est comme une évidence. Mais de questionner notre société pour dessiner ensemble des solutions alternatives et pouvoir mieux se projeter dans le monde de demain», conclut Marie-Anne Isler Beguin.

Propos recueillis par
Youness SAAD ALAMI

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(*) Situé au coeur de l’Europe, dans le cadre exceptionnel du cloitre des Récollets à Metz, l’Institut européen d’écologie a pour vocation d’accueillir tous les publics qui souhaitent réfléchir et agir dans ce sens. Lieu ouvert au monde et aux nouvelles technologies, l’Institut offre de nombreux espaces d’échanges afin de multiplier les rencontres, les formations, les conférences et les expositions sur le thème de l’écologie et du développement durable. Porté par la conviction qu’il faut repenser l’intervention de l’homme dans le monde pour garantir sa pérennité, l’Institut européen d’écologie poursuit son ambition: être un lieu incontournable et emblématique de l’écologie au niveau international.

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