COP22

«Il faut le bon modèle économique pour le Sud»

Par Safall FALL | Edition N°:4892 Le 07/11/2016 | Partager

Trop tard pour se complaire dans l’optimisme, et trop tôt pour fondre dans le pessimisme. Nicolas Hulot, président de la Fondation éponyme pour la nature et l’homme, est convaincu que beaucoup reste à faire, ne reniant tout de même pas le pas de géant réussi dans la prise de conscience planétaire de l’urgence de la situation du climat, concrétisé par l’Accord de Paris.    

- L’Economiste: L’Accord de Paris a relevé le défi de la ratification. Mais cet engagement n’est pas coercitif…?
 

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Nicolas Hulot, journaliste-producteur, président de la Fondation Nicolas Hulot, ancien délégué à l’Environnement du gouvernement Hollande

- Nicolas Hulot: Cet Accord est indispensable sur le plan diplomatique et institutionnel. Mais ce miracle diplomatique ne s’est pas encore transformé en miracle climatique. Pour ceux qui subissent les effets des changements climatiques, au jour d’aujourd’hui, cet accord n’a absolument rien changé. Nous n’allons pas solutionner, d’un coup de crayon, un phénomène aussi complexe. Paris marque le démarrage de toute une stratégie que nous devons mettre en place, avec ses déclinaisons économique, agricole, énergétique et institutionnelle, pour que nous puissions lutter contre les évolutions climatiques. Tout reste à faire, par conséquent, et le temps est compté. Il est vrai que cet accord n’a pas d’aspect coercitif, certes, mais il faudra s’en accommoder pour plusieurs raisons. D’abord, la communauté internationale a réussi à se mettre d’accord sur un objectif commun. Ensuite, personne n’a remis en cause, contrairement à Copenhague, la réalité des diagnostics sur les changements climatiques et de la responsabilité humaine. Personne n’a remis en cause le fait que la finalité est bien de maintenir les élévations de température à 1,5 °C. Maintenant que toutes ces questions sont évacuées, il va falloir que nous allions vers la phase opérationnelle. A ce stade, je pense que beaucoup ont sous-estimé les moyens, les investissements et les décisions qu’il va falloir mettre en œuvre pour pouvoir réussir cette partie. 

- Les financements sont pourtant là…
- Il y a un certain nombre d’engagements qui ont été pris, mais qui restent à réaliser et qui ne sont pas encore suffisamment précis dans leurs modalités d’application pour pouvoir nous rassurer. Par exemple, ces 100 milliards de dollars/an devraient être alloués aux pays en développement pour assurer leur croissance sans recourir aux énergies fossiles. Ils devraient aussi être investis dans l’adaptation pour soutenir les pays les plus vulnérables. Pour l’instant, ces pays n’ont malheureusement pas vu le début d’une réalisation concrète de ces engagements. Il faudrait aussi que nous distinguions clairement entre la part de l’adaptation et celle de l’atténuation. Et que nous précisions, dans ce montant, quelle est la part des dons et des prêts. Il y a des pays qui ne sont absolument pas éligibles à recevoir des prêts. Je pense donc que toutes ces précisions seront parmi les enjeux de la COP22. Il y aura donc nécessité, dans les années à venir, de mettre en place des financements innovants qui vont permettre de pérenniser ces aides et, surtout, de les amplifier. 

- Mais il y a le diktat de la compétitivité et de course à la croissance?
- Vous résumez justement toute l’ambiguïté, voire le malentendu, de cette question. Les impératifs climatiques et écologiques ne peuvent s’accommoder avec un modèle économique basé sur une exploitation exponentielle de nos ressources, ni avec un monde qui développe le libre-échange, et encore moins avec une circulation accélérée des flux de matières énergétiques. Le libre-échange devra faire place à un modèle de juste échange. C’est-à-dire qu’il faudra absolument prendre en compte ce qui est compatible avec les enjeux climatiques. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me suis beaucoup opposé à la signature, en l’état, de traités comme le CETA ou le TAFTA. Je ne suis pas pour arrêter le commerce mondial, mais il y a un certain nombre de normes environnementales et sociales qui devront être appliquées à la lettre, et pas reléguées au second plan. Pour se donner une chance de gagner la bataille climatique, il faut très rapidement renoncer à exploiter les trois quarts des ressources fossiles dans le monde. 

- Oui, mais il faut bien créer des emplois en masse, gérer les pressions sociales et démographiques, soutenir la consommation…? 
- Il y a énormément d’emplois à créer et de valeurs à générer avec les transformations à opérer. Mais pour y arriver, il faut aussi une cohérence et une logique dans l’action. Tant que nous continuerons à débourser 500 millions de dollars, sous des formes diverses et variées, pour soutenir les énergies fossiles dans le monde, alors que cet argent pourrait financer les EnR, nous n’y arriverons pas. Tant que nous n’introduisons pas un avantage compétitif aux nouveaux modèles énergétiques, nous n’y parviendrons jamais. C’est pour cela que la COP22 doit être le Sommet des cohérences et des exigences. Il faut voir les choses en grand. Il faudra introduire un handicap aux énergies fossiles, par le prix du carbone, et un avantage compétitif aux EnR. 

- Qu’est-ce qui ferait justement de cette COP un rendez-vous réussi?
- Ce Sommet se tient au Maroc, donc aux portes de l’Afrique. Il doit, par conséquent, être à l’écoute des solutions et des problèmes, apporter des réponses concrètement, et non seulement avec des discours bienveillants. Ensuite, il faut absolument que la COP22 mette aux niveaux les plus élevés de la réflexion et des échanges la restauration des écosystèmes et notamment des sols qui ont été désertifiés, pour lutter contre les changements climatiques. Si on veut doubler nos chances, il faudra aussi trouver un modèle économique pour rémunérer les pays du Sud, détenteurs de ces écosystèmes (forêts, zones humides, barrières de corail, terres agricoles…), pour les restaurer et améliorer leurs capacités à stocker du CO2. Cela pourrait aussi permettre de fixer les populations sur les terres agricoles et de réduire le stress alimentaire. Il faut que la COP22 valorise ces solutions, dont certaines sont déjà opérationnelles à petite échelle, pour qu’elles s’érigent en normes et que les bailleurs de fonds s’y intéressent davantage. 
 

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