Enquête

13 légistes pour 34 millions d’habitants!

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:4862 Le 23/09/2016 | Partager
Un très faible nombre de diplômés depuis 1999
Une spécialité qui ne donne pas accès au privé

Avec un nombre si faible de spécialistes, il y «a forcément de la jeunesse» dans les blocs opératoires: 13 médecins légistes pour 34 millions d’habitants! Le Pr Hicham Benyaich nous accueille aimablement à l’Institut médico-légal de Casablanca en cette fin de matinée de mi-septembre 2016 (voir page 24). Ce médecin fils de juge a toujours ressenti «une fascination pour le monde du droit» et la médecine légale «s’est avérée un bon compromis». Le Pr Benyaich appartient à une génération de pionnier: «Je fais partie de la première promotion. Même si c’est un grand mot. Car nous n’étions que deux personnes en 1999».  L’une d’elles a fini par abandonner. Du coup, ce jeune praticien se trouve ainsi être le premier spécialiste à obtenir un diplôme universitaire marocain en médecine légale. Il a été formé par l’incontournable  Pr Said Louahlia parti à la retraite en 2005 pour s’installer au Canada. Ce grand professeur de médecine a défriché le terrain pour les générations futures. Il s’était distingué par ses conclusions sur l’identification des profils des terroristes des attentats du 16 mai 2003.
Le Pr Louahalia est le fondateur de l’Institut médico-légale du CHU Ibn Rochd à Casablanca. Son disciple en a pris les rênes.
À lui seul, cet épisode renseigne sur l’émergence de la spécialité au Maroc. Et surtout sur l’histoire chaotique de la médecine légale. Ce n’est qu’en 1993 qu’elle fait son entrée à l’université parmi les spécialités médicales avec une durée de formation de 4 ans. «Un an plus tard, le premier service universitaire voit le jour dans l’enceinte du CHU de Casablanca sous la direction du Pr Said Louahlia. Mais il a fallu attendre 1999 pour accueillir la première promotion de résidents. Le résidanat étant la seule voie de spécialisation en médecine», rapporte le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) dans son étude de 2013 sur les activités médico-légales. Première du genre. Depuis la création de l’Institut médico-légal, d’autres combattants ont rejoint le front. L’on cite ainsi Ahmed Belhouss, l’un des deux professeurs agrégés marocains au côté de Fadila Boughima. Il y a aussi Dr Abdellah Dami, le très serviable responsable de l’Unité d’accueil et d’assistance des femmes et enfants victimes de violence. Ils sont 3 spécialistes sur 5 à exercer au sein de l’Institut médico-légal de Casablanca. L’établissement est le seul habilité à former les nouvelles recrues. «Il y a eu un concours pour 12 postes à pourvoir dans les hôpitaux universitaires de Rabat et de Casablanca», annonce le Pr Benyaich, également président de la Société marocaine de médecine légale. La nouvelle aurait pu le réjouir davantage. «Les nouvelles recrues ne sont pas censées rester. La médecine légale se présente souvent comme un choix par défaut. Un changement de parcours peut toujours intervenir en cours de route», pronostique le jeune médecin chef.
Or le terrain est encore vierge et la demande en expertise de plus en plus croissante. Pourquoi ce manque d’engouement? Contrairement à d’autres spécialités comme la pédiatrie ou la cardiologie, «la médecine légale n’offre pas la possibilité d’exercer en privé», rétorque le spécialiste. La pénurie fait que «les activités médico-légales peuvent êtres réalisées par n’importe quel médecin», relève le CNDH. Ce qui déteint sur la qualité des prestations accomplies dans une enquête judiciaire par exemple (voir page 26). Malgré leur rareté, les médecins légistes «sont interdits de s’inscrire sur le tableau des experts judiciaires»!

«Expertise de mauvaise qualité»

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Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, Juan E. Méndez, était en mission au Maroc entre le 15 et 22 septembre 2012. Il relève «avec préoccupation» que «la plupart des examens médicaux dans des allégations de torture sont effectués non pas par des experts médico-légaux mais par de simples cliniciens...». Inscrits au tableau des experts judiciaires de chaque Cour d’appel, ces praticiens «n’ont aucune formation ou compétence spécifique en médecine légale». Leurs rapports médicaux «sont de très mauvaise qualité et ne sont pas conformes aux normes minimales internationales». Des expertises aussi critiquables  pèsent sur le droit des victimes et des accusés (voir page 26). «Elles ne sont pas acceptables en tant que preuves médico-légales», estime l’ONU.

 

 

 

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