Enquête

Médecine légale: X Ben X, l’énigme du cadavre anonyme

Par Faiçal FAQUIHI Walid ROUICHI | Edition N°:4862 Le 23/09/2016 | Partager
La misère d’une discipline pourtant stratégique pour le monde judiciaire
Situation sanitaire et archives dans un état déplorable
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Un sous-dossier dans le dossier. Les enquêtes engagées par le Conseil national des droits de l’homme pour l’indemnisation des victimes ou des ayants droit des années de plomb ont révélé une carence de moyens humains et matériels dans la médecine légale (Ph. FF)

L’odeur de la mort vous prend à la gorge! La morgue du Centre hospitalier universitaire (CHU) de Casablanca accueille en moyenne 600 cadavres par an. Le couloir est obstrué par des brancards qui donnent l’impression d’être au milieu d’un embouteillage improvisé... Le jeune Pr Hicham Benyaich a l’air de sortir tout droit d’une série policière. Il se promène énergiquement parmi ses cadavres tout en inspectant les lieux. Le chef médecin de l’unique Institut médico-légal du Maroc donne ses directives, répond au téléphone, signe des documents...
Les deux reporters de L’Economiste se fondent dans le décor. Le port du masque médical reste anecdotique dans une zone classée à très haut risque. Le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) apporte un premier élément de réponse à ce constat. «Les conditions de travail des médecins légistes affectés dans les morgues hospitalières sont loin de susciter des vocations», relève-t-il dans une étude en 2013 sur les activités médico-légales (Voir page 25). Président de la Société marocaine de médecine légale, le Pr Benyaich et une douzaine de ses homologues militent à leur manière «pour réanimer une spécialité désaffectée par le corps médical». La médecine légale a «une dignité qu’il faudrait restaurer» nous lance notre hôte entre deux coups d’œil furtifs sur les dépouilles qui nous entourent. Une telle concentration de mort par mètre carré n’est imaginable que dans un cimetière ou un champ de bataille.
Qui souhaiterait côtoyer des morts toute sa vie? Pas grand monde: 13 praticiens pour 34 millions d’habitants. Leur travail ne se limite pas aux autopsies, qu’il s’agisse de mort naturelle ou pas. Un médecin légiste se charge aussi d’évaluer les dommages corporels des victimes d’accidents de la route ou de travail, de délivrer des certificats médicaux d’incapacité physique... Le service que nous avons visité s’occupe aussi des femmes et enfants victimes de violence physique ou sexuelle. «Pas loin de 1.350 cas accueillis entre 2014 et mi-septembre 2016. Des abus sexuels pour la quasi-majorité. Nous examinons les victimes et délivrons le cas échéant des certificats médicaux pour le dépôt d’une éventuelle plainte», nous explique le médecin légiste Abdellah Dami.        

La morgue n’est pas évidemment un lieu de réjouissance, sauf peut-être pour un journaliste mal inspiré. Les visages sont maussades et le regard des visiteurs est terne. Certains viennent voir pour une dernière fois un proche emporté par la mort. Toute une existence, avec ses tristesses et ses joies, qui disparaissent en une fraction de seconde. Noms et prénoms se perdent dans les registres froissés d’entrée des cadavres. Ils sont entreposés à même le sol sur des vieux casiers en métal. Apostrophé sur l’état des archives, le maître des lieux assure  qu’il n’a «cessé de réclamer une application informatique. Nous continuons à ce jour à inscrire manuellement les données des victimes». L’état déplorable des archives inspire: Comment dénicher une date ou un nom? Voire un proche qui tente de retrouver, des années après, la trace d’un être cher ou, plus capital encore, la relance d’une enquête sur une ancienne affaire judiciaire...  
Une question en appelle une autre. Que fait-on des cadavres non identifiés ou non réclamés par les familles? Ils sont enregistrés comme «X Ben X». C’est la formule usitée dans les certificats de décès au sein de l’Institut médico-légal. «La procédure est toujours judiciaire  même dans le cas d’une mort naturelle. Le parquet ouvre une enquête sur les circonstances du décès», explique le médecin légiste en chef. Identification du cadavre, prélèvement ADN, conservation pour une identification ultérieure, prise de photos... Même mort, ils vous tirent le portrait! L’enterrement intervient après autorisation du procureur du Roi. Au final, un certificat d’inhumation est délivré par les autorités sanitaires.

Décès collectif: La leçon de Rosamor

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L’atroce souvenir de l’affaire de Rosamor ressurgit lorsqu’on s’intéresse au flux massif des cadavres. La morgue du CHU de Casablanca compte à peine 21 casiers frigorifiques. Basés dans la ville nouvelle de Rahma, les services sanitaires municipaux  prennent le relais. «Les dépouilles de l’incendie industriel de Rosamor ont été conservées à la morgue municipale», affirme le Pr. Hicham Benyaich. Plus d’une cinquantaine de personnes, jeunes et moins jeunes, mariés ou célibataires, smigards pour la plupart, ont été pris au piège des flammes le 26 avril 2008. Pas moyen de s’échapper. Les fenêtres et les portes de la manufacture de textile sont barricadées. Sur 95 victimes, plus de la moitié sera brûlée vive. D’où la portée des investigations du CNDH menées des années après le drame.  Il relève «une disparité d’équipement entre les morgues hospitalières et municipales. Les chambres frigorifiques des CHU sont généralement en insuffisance numérique». Exemple: une seule chambre froide dans les hôpitaux d’El Jadida et de Khouribga. Et lorsque la réfrigération marche, elle reste «insuffisante et inadéquate». La morgue municipale de Casablanca sort du lot, selon le CNDH. Elle dispose de 120 casiers frigorifiques et de 20 chambres froides avec des températures négatives pour certaines. Toutefois, l’Institut médico-légal de la métropole économique demeure le dernier recours pour les «cas jugés sérieux», reconnait le médecin-légiste de Khouribga. Les familles endeuillées payent ce manque de moyens humains et matériels. C’est un véritable «parcours du combattant» qui les attend. La famille d’un défunt remue ciel et terre «pour la récupération et le transfert de la dépouille», rapporte le CNDH. Dernier conseil: Ne prenez pas la vie trop au sérieux, dans tous les cas on ne s’en sort jamais vivant.

 

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