Chronique

Sexe, idéologie et imams(1)

Par Nouzha GUESSOUS | Edition N°:4859 Le 20/09/2016 | Partager

Chercheuse et consultante en bioéthique et droits humains, Nouzha Guessous est ancienne professeure de biologie médicale à la Faculté de médecine de Casablanca. Essayiste et chroniqueuse, Dr. Guessous a été présidente du Comité international de bioéthique de l’Unesco. Elle a aussi participé à la Commission consultative royale chargée de la réforme de la Moudawana (Ph. NG)

Telle une version marocaine de Sex in the city, l’été 2016 aura été chaud en faits divers à connotation sexuelle. D’abord avec l’affaire du couple de prédicateurs du MUR puis celles d’imams surpris en pleins ébats sexuels, parfois dans leur mosquée. Au vu de l’appartenance idéologique et politique et des fonctions des concernés, ces faits mettent à nu des éléments significatifs  de vrais et sérieux problèmes de notre société: celui du déni de la sexualité. En clair et en bref, nous souffrons d’une sexualité maladive dont le maître symptôme est l’hypocrisie.

«Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais»

Si ces scandales ont déchaîné les passions des médias et réseaux sociaux, c’est d’abord à cause du fait que leurs héros étaient investis de l’éducation morale et religieuse notamment des jeunes.  Ils sont donc censés représenter des modèles de foi et de vertu islamique; et transmettre l’éthique islamique dans ses dimensions cultuelles et culturelles. Dans leurs prêches disponibles sur Youtube, ils fustigent la mixité entre les jeunes au nom de la peur de tomber dans la tentation de l’attirance et du désir qui mènerait inéluctablement au péché de zina et à l’enfer. Dans un contexte d’absence d’une éducation sexuelle adaptée mais sans tabous,  il y a là tous les ingrédients de base au développement d’une méfiance entre les deux sexes  qui impactera sur les rapports femmes-hommes, entravera le développement d’une sexualité épanouie et  pourra même être génératrice de violence.
C’est ainsi que nos jeunes se trouvent «formatés» pour développer une sexualité bridée, maladive, subie ou vécue dans la culpabilité et la peur de l’autre. Une sexualité sous contrôle car la morale sociale et les lois en font une affaire de groupe, susceptible de menacer l’ordre public.

Une sexualité creuset de toutes les hypocrisies

Le code pénal (CP) le montre clairement puisqu’il considère les relations sexuelles hors mariage, y compris entre adultes consentants, comme «des crimes et délits contre l’ordre des familles et la moralité publique». Or toutes les études sociologiques récentes montrent que la sexualité avant le mariage est une pratique courante au Maroc, conséquence entre autres des mutations démographiques et socioéconomiques. Sans être culturellement admise, cette réalité est de plus en plus tolérée socialement. Pourtant,  les jeunes continuent à être harcelés dans les espaces publics par les autorités ou par les gardiens autoproclamés des bonnes mœurs,  simplement parce qu’ils sont en compagnie d’un(e) ami(e) de l’autre sexe. Depuis l’éclatement de l’affaire du couple de prédicateurs du MUR, des voix individuelles et associatives au sein même de la mouvance islamiste et traditionaliste(2) s’élèvent pour appeler à la révision du CP. Comme on dit, peut-être «qu’à quelque chose malheur est  bon».
Cette même affaire montre aussi les contradictions du CP concernant l’adultère. La poursuite est exercée si et seulement s’il y a plainte du conjoint trahi. Cependant elle se trouve annulée si ce dernier la retire, alors qu’elle est maintenue contre l’autre partenaire de l’adultère (art. 492). Logiquement, vu que le CP considère  l’adultère comme un «attentat aux mœurs et à la moralité publique», les deux partenaires devraient être poursuivis  même en cas de retrait de la plainte de l’épouse ou de l’époux trahi. Sinon l’article 492 n’a plus de raison d’être. Et l’adultère deviendrait  non pas une affaire pénale mais une affaire de couple à régler par le couple lui-même, si nécessaire avec une aide appropriée. Cela respecterait la vie privée des individus et des familles, les sauverait de la «fdiha» et de la stigmatisation; en plus de soulager les tribunaux.
Enfin, après le couple des ministres du gouvernement sortant, l’affaire de la plage d’El Mansouria chatouille à nouveau le vieux démon de la polygamie. En revendiquant la «légitimité» de la relation sexuelle du fait d’un mariage ’Orfi avec lecture de la Fatiha, les concernés et leurs supporters tentent de porter un coup de plus au code de la famille 2004 et à toute tentative de modernisation des lois et de la société en général. C’est faire fi de l’article 16 qui ne reconnaît que l’acte légalement enregistré comme preuve de mariage. Quant à leur déclaration d’intention de présenter une demande d’autorisation de polygamie, c’est une claire illustration des pratiques de contournement des conditions posées par le code de 2004 auxquelles ils ne peuvent prétendre. Une hypocrisie de plus: la polygamie est encore une fois présentée comme LA solution magique pour  sauvegarder les bonnes mœurs et contrer les tentations de libertinage.
Au final, si les institutions religieuses brillent par leur silence sur la validité du mariage ’Orfi; les autorités judiciaires auront à s’exprimer dessus tout comme sur la polygamie et sur les autres chefs d’inculpation lors du procès qui va s’ouvrir prochainement. L’issue qui lui sera donnée nous éclairera sur le point où nous en sommes juridiquement, idéologiquement et socialement; au terme de la législature actuelle. De quoi nous faire réfléchir sur nos futurs choix politiques.  A bon entendeur salut.

Les limites des discours

«Nié, le sexe pèse par son occultation et génère des tensions insupportables dans le monde arabe»(1)
La sexualité est au cœur de la vie privée et devrait relever de la liberté individuelle à partir de la majorité. Or, sous nos cieux, elle est d’abord niée; puis vécue sous le contrôle du groupe et de ses lois. L’ensemble génère de vrais clivages entre ce qui  est fait, ce qui est dit et transmis, ce qui est pensé; et enfin ce qui est permis ou interdit par la loi. Et clairement les prédicateurs et imams n’y échappent pas!
Les derniers scandales sexuels des dirigeants du MUR et autres imams ont levé le voile sur l’hypocrisie de leurs injonctions moralisatrices. Sans égards pour  la moralité publique et les bonnes mœurs (qu’ils défendent à coup de prêches terrifiants), ni  parfois même pour les lieux de culte; ces donneurs de leçons essaient d’assouvir leurs besoins sexuels,  sans les assumer et bien entendu sans les reconnaître aux autres. Tous  imams et prédicateurs qu’ils sont, ils se sont démasqués sous leur face de «faibles pécheurs» selon leur propre morale. Ou peut-être sous celle de «simples êtres humains» ayant des pulsions et des besoins sexuels plus forts que leurs discours…

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(1) Kamal Daoud, La misère sexuelle du monde arabe. http://www.nytimes.com/2016/02/14/opinion/sunday/la-misere-sexuelle-du-m...

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(1) En hommage à feue Fatima Mernissi, auteure du remarquable livre intitulé «Sexe, idéologie, Islam» publié en France en  1983  puis réédité en 1985 par les Editions Maghrébines.
(2) Communiqué du Forum de la dignité des droits de l’homme, http://telquel.ma/2016/09/05/un-forum-proche-du-pjd-se-solidarise-avec-l...

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