Enquête

Années de plomb
230 portés disparus exhumés à ce jour

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:4855 Le 14/09/2016 | Partager
Dans la peau d’un médecin légiste
Pourquoi des victimes sont inidentifiables
13 praticiens pour 34 millions d’habitants
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Le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) et la Société marocaine de médecine légale ont signé le 5 septembre à Casablanca une convention de partenariat. Le CNDH va former les médecins légistes en droits humains... Les médecins légistes vont participer plutôt à visiter prisons et lieux de privation de liberté comme les commissariats, réaliser des investigations médico-légales pour d’éventuels cas de maltraitance, de décès suspects... «Cette convention formalise une coopération qui existait déjà avec le Conseil comme cela a été le cas lors des exhumations des fosses communes de Nador et de Casablanca», déclare le Pr. Hicham Benyaich, président de la Société marocaine de la médecine légale (Ph. Bziouat)

Le Pr. Hicham Benyaich aurait pu sortir tout droit d’une série policière américaine à succès. Ce médecin légiste livre un témoignage saisissant sur ses missions dans les fosses communes exhumées par le Conseil national des droits de l’homme (CNDH). L’autorisation du parquet est un préalable pour les fouilles. Ceux qui reposent au «Cimetière des sans noms» à Casablanca ont pu ainsi être identifiés en grande partie grâce à la médecine légale (voir pages suivantes).
Ce sont des personnes dont les corps ont été entassés dans des tranchées, comme c’est le cas des victimes des événements de 1981 à Casablanca, ou enfouis dans une fosse mécanique comme en 1984 à Nador», confie le Pr. Benyaich, président de la Société marocaine de la médecine légale. L’identification des victimes des Années de plomb est une course contre la montre. D’après nos investigations, les restes de 230 portés disparus ont été découverts jusqu’à mi-septembre 2016. Les difficultés changent d’une mission à l’autre. Le Laboratoire scientifique de la Gendarmerie royale a travaillé notamment sur les prélèvements de la fosse commune de Nador. Contrairement à celui de Casablanca, le site a été perturbé. De quoi rendre le travail des médecins légistes encore plus difficile.
Premier pas, déterminer le nombre de personnes enterrées dans une fosse commune. «Celle-ci se distingue des prisons secrètes comme Tazmamart où l’on est certain de ne trouver qu’un seul corps par tombe», témoigne le Pr. Benyaich.

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Le 5 septembre, à Casablanca, jour d’inauguration du cimetière des événements du 20 juin 1981, certaines familles regroupées en association ont réclamé que leur soient «rendus les résultats des analyses ADN». L’identification d’une victime se heurte parfois à des difficultés (voir ci-contre). Les fouilles ont révélé «une pénurie de médecins légistes, de moyens dans les morgues hospitalières et municipales et l’obsolescence de la législation de la médecine légale», selon une étude en 2013 du CNDH sur les activités médico-légales (Ph. Khalifa)

Ensuite, il faut isoler les squelettes individuellement. «Ce qui représente une autre difficulté. Car les moyens classiques d’identification sont inopérants, à savoir la reconnaissance visuelle, l’empreinte digitale…)», précise le chef de service médecine légale au Centre hospitalier universitaire Ibn Rochd de Casablanca. A partir des ossements, «on peut déterminer le sexe, l’âge et la taille de la victime. Toutefois, les résultats ne sont pas toujours probants à 100%. A moins que les ossements présentent une  particularité (fracture, dentition…) ou qu’il y ait ultérieurement des analyses ADN», poursuit l’expert. Avec 13 médecins légistes pour 34 millions de Marocains, ce type d’intervention «n’est pas routinier». A part le manque de moyen humain et matériel, la Société marocaine de médecine légale assure qu’il n’y avait pas au début des enquêtes (2004-2005) beaucoup de laboratoires au monde pouvant extraire des ADN à partir des ossements.
Autre écueil, les exhumations sont intervenues après plusieurs décennies: «Il fallait recouper l’empreinte génétique de la victime avec celles de plusieurs membres de sa famille. Or, avec le temps, il devient difficile de trouver des proches ayant une lignée directe avec la victime et d’obtenir des résultats fermes», selon le praticien. Des parents souvent décédés, une fratrie multipliée et dispersée… Et plus une fosse est ancienne, plus les chances d’avoir des ossements dégradés augmentent.

 

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